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L’écrivain et grand reporter Marcel Gay a toujours aimé enquêter dans les arrière-cuisines à la manière d’un flic. Sa carrière est émaillée de grands faits d’arme, dont l’affaire CORA, dans les années 80. C’est aussi le mythe de Jeanne d’Arc qu’il a entrepris de gravir, par toutes les faces, lui valant l’inimitié solide de quelques historiens. Rencontre avec un dérangeur.

« Excusez-moi de vous déranger », cinq mots résumant peut-être Marcel Gay. L’homme n’a rien de la brute. Flic, il aurait été du clan des Maigret, aimable, calmement têtu, cordialement emmerdeur. Il dérange les ordres pré-établis, les idées toutes faites, les mythes scellés un peu vite, par simplicité ou complicité, par paresse ou « pour servir une idéologie ». De ce travail de journaliste, fidèle à l’esprit d’Albert Londres 1, il n’est même pas sûr que Marcel Gay s’en amuse. Simplement est-ce son métier, son engagement. Peut-être même sa foi. Même rangé des voitures, il est aujourd’hui presque indissociable de Jeanne d’Arc. Car il a osé ! Il a commis le crime de lèse-historien, supputant – et même bien davantage – l’idée que la Vosgienne, loin du mythe qui nous berce depuis des siècles, est simplement « une femme qui a brisé tous les tabous de son temps ». À propos de Jeanne d’Arc : « L’histoire a été falsifiée et je voulais savoir qui a menti »L’affaire Jeanne d’Arc 2 démarre alors que Marcel Gay est journaliste à l’Est Républicain. Il est en poste à Pont-à-Mousson, non loin d’un château où on lui présente un jour un tableau de Jeanne faisant face à un homme. « Ça ne correspondait pas trop à ce qu’on nous apprenait à l’école ». Aux voix que la Pucelle aurait entendues, Marcel Gay ne croit pas. Mais comme beaucoup, il s’accommodait de l’histoire officielle. « J’ai donc décidé de mener une enquête en tant que journaliste d’investigation, avec les mêmes techniques, qui s’apparentent à celles des policiers ». Parler d’histoire, et la réécrire, sans être du gotha des biographes-historiographes, lui vaudra des retours violents de plusieurs historiens répondant à la publication de son livre. C’est bien davantage le contenu de l’ouvrage que le pedigree de l’auteur qui allume le feu. En 280 pages, aidé par l’ancien agent des services secrets français Roger Senzic, le journaliste démonte le mythe, la légende Jeanne d’Arc qui sert, depuis le XVe siècle, une certaine idéologie de la France. Pour Marcel Gay, « l’histoire a été falsifiée et je voulais savoir qui a menti ». Il se plonge dans les archives, relit, déchiffre, débusque les faux-témoins, décortique les déclarations de Jeanne, dont celle où elle affirme « n’avoir jamais gardé de moutons ». « Cette affaire Jeanne d’Arc n’est rien d’autre qu’une opération de services secrets conçue par Yolande d’Anjou, la belle-mère du roi, et exécutée de main de maître par une gamine hors du commun, Jeanne. Je n’ai jamais cru aux voix et autres fadaises célestes. Je crois qu’il s’agit d’un stratagème pour sauver le royaume »(3), affirme Marcel Gay. Les historiens fulminent. Ici, on qualifie le journaliste de « mythographe ». Là, on lui promet le bûcher. Mais qui est donc Marcel Gay ? Procureur, flic, emmerdeur ? Sans doute simplement journaliste… et démocrate.« Gardien de la foi au royaume des historiens orthodoxes, Nicolas Offenstadt, maître de conférences à Paris I, n’a pas hésité à enfiler les habits de bourreau dans une chronique cruelle publiée par Le Monde des livres où il allume l’autodafé », rapporte l’auteur. Si avec Jeanne, Marcel Gay détricote un mythe qui fascine les Français, il n’en est pas de même avec la classe politique, mythique ou fascinante à temps partiel. L’enquête qu’il mène autour de l’ancien maire de Toul, feu Jacques Gossot, n’en est pas moins « une bombe ». « L’affaire CORA », dit-on alors, mêle politiques et milieux d’affaires. À la rédaction, on fait comprendre à l’emmerdeur qu’il n’est pas au Canard Enchaîné. À plusieurs reprises, il publiera sous des pseudos, à Libération, à l’Événement du Jeudi, au JDD. Marcel Gay dégainera aussi ses loupes sur « l’affaire du groupe de Tarnac », ces militants libertaires, dont Julien Coupat, accusés de sabotage du TGV. Il est l’un des premiers sur les lieux et rapidement soupçonne une opération destinée à valoriser la nouvelle DCRI. « Je suis le premier à avoir accès au dossier et très vite je m’aperçois que ça ne tient pas la route, leur scénario est impossible ». Il enquête, écrit, publie Le coup de Tarnac. En août 2015, lorsque les militants sont renvoyés en correctionnelle (toujours pas jugés à ce jour), le grand reporter de l’Est Républicain s’exprime sur les ondes de France Info. Un commentaire, à l’aune du barouf que l’affaire avait engendré à ses débuts, qui embarrasse politiques et policiers. Gay n’en a cure, il n’est pas là pour plaire. « Les policiers n’ont pas l’ombre d’une preuve. Je pressens que ce procès va se retourner contre ses initiateurs, les politiques de l’époque [NDLR : dont Mme Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur] mais aussi tous les policiers de haut rang qui ont prêté leur concours à cette manipulation ». Les notaires, eux aussi, auront droit aux coups de plume acérée de Marcel Gay. À L’Express, on présente ainsi le brûlot : « Attention, notaires ! Même si Marcel Gay précise que son livre n’est pas un réquisitoire contre la profession notariale, on le referme en espérant n’avoir jamais affaire à l’un de ses membres » 4. Mais qui est donc Marcel Gay ? Procureur, flic, emmerdeur ? Sans doute simplement journaliste… et démocrate : « Notre but, c’est d’éclairer. Nous sommes un des piliers de la démocratie ».

(1) Albert Londres : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie »
(2) L’affaire Jeanne d’Arc, Roger Senzig et Marcel Gay, 2009, 279 pages, éditions Florence Massot
(3) Extrait d’un entretien accordé à L’internaute-Histoire
(4) L’Express, 1er avril 1998


« LES MOTS SONT DES ARMES »

Originaire de Montpellier, Marcel Gay est entré en Lorraine par une petite porte. Après des études au CUEJ (Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme) de Strasbourg, il débarque dans un petit canard, Objectif Lorraine. « J’étais tout seul et je faisais tout, les textes, la pub, et en plus mon patron ne me payait pas ». Un procès plus tard – qu’il gagne – il arrive à la mairie de Nancy, où il lance le magazine Vivre à Nancy, puis à la mairie de Vandoeuvre, où il œuvre de la même façon, plus en communicant qu’en journaliste. C’est en 1977 que sa carrière de journaliste démarre réellement. À L’Est Républicain principalement, à Toul, Nancy, Pont-à-Mousson puis Metz, où il est chef du bureau de l’Est Républicain, mais aussi comme correspondant, parfois anonyme (pour cause d’enquêtes) de plusieurs grands titres de la presse nationale. En 1999, il invente le site L’info du jour dont l’objectif est de permettre la sortie « de véritables révélations tout en sortant des sentiers battus ». L’idée est aussi d’extraire le journalisme d’un microcosme parisien où une poignée de reporters et éditorialistes fait l’info. C’est donc très tôt que Marcel Gay a compris l’intérêt que représente Internet en termes de liberté de la presse. Et la nécessité de trouver le modèle économique. Il semble que ce soit en bonne voie puisque le site www.infodujour.fr, fermé en 2006, vient de rouvrir. Marcel Gay enseigne également à l’Université de Lorraine, sur des questions liées à la web-info. À ses étudiants, souvent, il rappelle les droits, mais aussi les devoirs et responsabilités des journalistes : « Les mots sont des armes, ils peuvent blesser et tuer. » Sauver, sans doute aussi.