En ce 16ème siècle finissant, le contrôle militaire sur mer constitue un enjeu stratégique et commercial majeur. Les razzias incessantes des Turcs sur les côtes italienne et espagnole, inquiètent depuis trop longtemps le Saint Siège qui redoute l’expansion ottomane sur terre. Il faut parvenir, coûte que coûte, à y mettre un point d’arrêt. C’est dans ce contexte que se déroule la bataille de Lépante, dernière grande bataille navale en Méditerranée.
Par Marc Houver

Le soir du 7 octobre 1571, le soleil se couche sur une mer Méditerranée rouge de sang et couverte de débris de navires. De très nombreux cadavres flottent encore à la surface de la mer, ultimes témoignages humains de la bataille qui a fait rage depuis le matin. À la sortie du détroit de Corinthe, dans le golfe de Patras, vient, en effet, de se dérouler un affrontement naval aussi meurtrier que démesuré : la bataille de Lépante. Aux dires des spécialistes, le plus sanglant affrontement maritime de l’histoire depuis celui d’Actium1. Mais si ce dernier avait mis fin aux guerres civiles romaines et accouché d’un empire, l’intérêt stratégique de la bataille de Lépante est assurément moindre. Entouré de mysticisme, l’affrontement qui s’est déroulé et a fait près de trente milles victimes, est d’abord celui qui a opposé l’Occident chrétien à l’Orient musulman. Il s’inscrit dans une véritable croisade maritime. Les navires de la flotte de la Sainte Ligue se retrouvent face à trois cents bâtiments turcs placés sous le commandement d’Ali Pacha, dit Ali le converti, un Génois renégat, apostat chrétien.C’est ainsi en tout cas que l’a voulu le Pape Pie V, inquiet de la guerre vénéto-ottomane commencée un an plus tôt. Il redoute les avancées turques et a pleinement conscience que la domination sur mer conditionne son autorité sur terre. C’est dans ce cadre qu’il crée, le 25 mai 1571, la Sainte Ligue, pour freiner la progression des Turcs ottomans. Une alliance de circonstance qui se traduit militairement par la constitution d’une flotte chrétienne, quelque peu hétéroclite, composée d’escadres vénitiennes et espagnoles, renforcées de galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes. Une armada dont il décide de faire usage quand le 1er août 1571, Chypre, possession de la République de Venise, tombe entre les mains de l’armée ottomane et que vingt mille habitants de Nicosie sont mis à mort. Le Pape redoute que la prise n’ouvre une voie royale à la poursuite de l’expansionnisme ottoman en Europe. De fait, sa réaction ne se fait pas attendre : il mobilise cent mille hommes et affrète à la hâte deux cents navires, solidement appareillés d’importantes pièces d’artillerie. La flotte est placée sous le commandement de l’Amiralissime de la flotte chrétienne, Don Juan d’Autriche, 24 ans seulement, fils naturel de Charles Quint et demi frère du roi d’Espagne, Philippe II. Il ne reste plus qu’à implorer la protection céleste pour mettre toutes les chances de son côté. Pie V ordonne donc un jubilé solennel, un jeûne et la prière d’un Rosaire universel avant de lancer la manœuvre guerrière parée en croisade maritime. Sur la côte occidentale de la Grèce, les navires de la flotte de la Sainte Ligue se retrouvent face à trois cents bâtiments turcs placés sous le commandement d’Ali Pacha, dit Ali le converti, un Génois renégat, apostat chrétien qui s’est laissé séduire par l’islam. Au total, près de cent soixante dix mille hommes, dont la moitié sont des rameurs, vont participer à la bataille. L’engagement est immédiat et total. Les canons résonnent et font de rapides et importants dégâts. Les arcs à double courbure des janissaires font face aux arquebuses des fantassins chrétiens. Mais on se bat aussi les yeux dans les yeux, à l’arme blanche, après être monté à l’abordage des embarcations ennemies. Le navire amiral de la flotte turque est rapidement pris d’assaut par les hommes de la galère de Don Juan d’Autriche. Ali Pacha est décapité. Sa tête est placée au sommet du mât, pour marquer les esprits et saper le moral de l’ennemi. En quelques six heures seulement d’un combat sans merci, les troupes turques sont défaites. La victoire de la flotte de la Sainte Ligue est sans appel. Elle ne perd qu’une douzaine de galères tandis que la flotte ottomane est presque totalement détruite ou capturée. Seule une trentaine de navires turcs en réchappe et parvient à regagner la Sublime Porte2. L’impact psychologique est considérable en Europe, car c’est la première fois qu’une flotte chrétienne réussit à vaincre la flotte ottomane, considérée jusqu’alors comme invincible. De quoi libérer les Occidentaux de la peur des Turcs. L’hégémonie espagnole sur l’ouest de la Méditerranée est confirmée en même temps que prend fin l’influence ottomane. Mais c’est surtout l’identité religieuse chrétienne qui en sort renforcée, contribuant indirectement à structurer une forme de « conscience européenne ». Une victoire à la Pyrrhus3 malgré tout, au fort retentissement mais sans grandes conséquences, qui s’est déroulée au moment où l’Histoire délaissait la Méditerranée. En effet, au fur et à mesure que le commerce international se détournait vers le nord de l’Europe, la nouvelle primauté de l’Occident et le déclin de l’Empire ottoman allaient pouvoir s’exprimer sans batailles navales meurtrières et destructrices.

1 En 31 av. J-C
2 L’autre nom du siège de l’Empire ottoman, en référence à la porte d’honneur du grand vizirat de Constantinople.
3 Ruinée par l’effort de guerre, la République de Venise se détache de ses alliés et négocie un traité de paix avec les Turcs

CERVANTES-(©DR)

Miguel Cervantès fut un combattant de la bataille de Lépante avant de devenir le célèbre auteur de Don Quichotte. (© DR)

MIGUEL CERVANTES LE MANCHOT DE LEPANTE

En général, seuls les grands commandants en chef, parviennent à inscrire leurs noms dans les batailles célèbres. Mais il est parfois des exceptions notables. C’est le cas avec Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte. L’intéressé, avant de devenir un auteur célébré dans le monde entier, a été un soldat qui s’est battu lors de la fameuse bataille de Lépante. Elle lui vaut même une blessure qui lui fait perdre l’usage de la main gauche et un surnom définitif, le « manchot de Lépante ». Avant d’entrer dans la postérité de la littérature, en donnant naissance au premier roman moderne, Cervantès a, en effet, éprouvé son courage physique, dans les affrontements guerriers et dans la captivité1. Combien d’anonymes, comme lui, sont morts dans des batailles aussi utiles que celles que l’on livre aux moulins à vent, avant de nous offrir leurs chefs-d’œuvre artistiques ? C’est peut-être tout le sens du message de l’homme de la Mancha, manchot du corps mais sûrement pas de l’âme…

1 Il est, avec son frère Rodrigo, capturé en 1575 par les barbaresques et tente de s’évader à quatre reprises.

LA GUERRE EN ROSAIRE

La Vierge Marie n’en demandait sûrement pas tant, elle qui, dans les textes sacrés de la religion catholique, apparaît toujours dans l’ombre de son fils et fuit la reconnaissance personnelle. Elle était sûrement loin de penser qu’un jour, elle serait celle qu’on honorerait en qualité de Notre-Dame des Victoires, connue aussi sous le nom de fête du Rosaire, chaque premier dimanche d’octobre. Parce qu’un des effets collatéraux étonnant de la bataille de Lépante est bel et bien le développement de la dévotion au Saint Rosaire ! La grande victoire chrétienne, a en effet, très rapidement été attribuée par le Saint-Siège à la protection mariale. Après tout, l’armada ne s’était-elle pas mise en route sous la protection de la Vierge ? Cela valait bien une invocation supplémentaire aux litanies de la très sainte Vierge, ajoutée par le Pape Pie V, en commémoration de la victoire de Lépante : «  Secours des Chrétiens, priez pour nous ».