© A. Mébarki

Artiste sérigraphiste, Paul Zehren alias Charles-Henry de la Fensch a toujours souhaité évoluer hors des cadres, privilégiant l’autonomie et les collectifs comme autant de « familles ». Imaginé sur ces principes, le Château 404, atelier d’artistes et lieu de spectacles à Metz, qu’il a contribué à créer, est aujourd’hui en péril.

Au moment de notre rencontre, on trouve Paul Zehren au centre d’une réunion de crise au Château 404, lieu indépendant qui accueille depuis 2017 à Metz ateliers d’artistes, concerts et expositions. La fermeture administrative du lieu vient d’être prononcée et l’avenir est plutôt sombre (voir ci-dessous). « On est sur le pied de guerre » commente Paul. Il tente de rester positif. Son tempérament volontiers déconneur aide peut-être un peu. Il parle toujours « d’avancer », tout en gardant la lucidité de ceux qui naviguent dans le monde de la culture alternative depuis plusieurs années.

Les principes et les utopies nécessaires de ce monde-là ont toujours motivé Paul à pratiquer son métier d’artiste. Il accepte de se prêter au jeu du portrait pour parler de la situation du Château, et par extension de la difficulté d’une vie d’artiste à la marge. « Dans ma vie, j’ai côtoyé pas mal d’artistes qui se sont un peu faits tout seuls, indique-t-il. Ça fait du bien de rencontrer des gens qui se bagarrent pour s’en sortir, mais c’est une façon de vivre qui est usante. » Lui a démarré au lycée avec une bande de potes fenschois, Le Mégot, qui s’investit aujourd’hui dans la micro-édition. Puis il cherche sa voie : ne se voyant pas « rester trente ans dans une boîte », cet Algrangeois de naissance suit des études d’électrotechnique, puis d’aquaculture en Lozère. « Je croyais que j’allais faire le tour du monde, travailler sur la barrière de corail ou élever des crevettes au Cap-Vert, mais la plupart des boulots c’était l’industrie agroalimentaire et ça ne me convenait pas ».

Il n’a pas suivi d’études d’art. « Jamais ! » clame-t-il presque. Son apprentissage, il le fait en rejoignant les potes du Mégot à Liège, où il récupère un kit de sérigraphie et participe à des expositions. L’aspect artisanal le séduit : la sérigraphie utilise des Son parcours où alternent galères et moments de grâce, intransigeance et compromis, file une sorte de survie artistiquepochoirs interposés entre l’encre et le support, appliquant chaque couleur au fil de plusieurs passages, donnant un relief inimitable aux images, toutes uniques. Un outil emblématique de la culture Do It Yourself (« fais-le toi-même ») héritée de Mai 68 et du punk. « Je me suis vite rendu compte que si je ne faisais pas les choses moi-même, personne ne le ferait pour moi » : une démarche qu’il a découvert adolescent auprès d’aînés (sa maman Christine, Emmanuelle Cuttita, Michel Colnot, Pascal Madelaine, Smaïn Mébarki…) au sein de l’association Le Pavé qui fait vivre le café-concert le Gueulard à Nilvange, ou encore le festival Vache de Blues.

De retour en Moselle, il imprime sous le pseudonyme de Charles-Henry de la Fensch pour les galeries Octave Cowbell ou Toutouchic, apprenant à mettre sa technique au service d’artistes comme Sergio Moscona ou le regretté Jean-Christophe Massinon. Aurélie Amiot de la galerie messine Modulab, qui travaille actuellement avec Paul sur l’exposition de Xavier Chevalier (qui débute le 5 mars), participe à l’intégrer à ce milieu et organise avec lui des ateliers pédagogiques. « Même si ce que je préfère c’est quand même être dans mon atelier » glisse Paul. Dans ses archives, des travaux pour des auteurs locaux comme Jean Chauvelot, Nicolas Moog ou Grégory Wagenheim, beaucoup d’œuvres détournant messages et logos et des vêtements aux messages décalés. Sur ses presses trônent des visuels pour la micro-brasserie Régal’potes ou la marque de vêtements Turfu, qu’il a co-fondé et qui va effectuer son retour prochainement. Avec son accolyte Théo Masson ils sont un peu devenus, au fil du temps, les « messsieurs sérigraphie » de Metz.

Il y a quelques années, Paul avait trouvé au sein de TCRM-Blida, le tiers-lieu messin qui accueille artistes et start-up, un endroit où poser son matériel. Mais son fonctionnement, pas assez inclusif et alternatif à son goût, l’amène à quitter les lieux (à l’instar du trio Boijeot-Renauld-Turon ou bien encore le Collectif Paradigme) à partir fonder le Château 404. « Ils ont leur système, on a le nôtre » dit Paul en évoquant le milieu culturel institutionnel et le milieu alternatif et ses réseaux. Deux mondes qui pourtant collaborent et dialoguent, bon an mal an : le Château 404 a par exemple installé deux années de suite La Grande Escroquerie de Noël, son marché de créateurs, à Saint-Pierre-aux-Nonnains, en partenariat avec La Cité Musicale de Metz. Un événement qui a réuni divers collectifs que Paul appelle volontiers « familles » ou « bandes ». « Faire partie de ces collectifs, où tout fonctionne de manière collégiale, où il y a une vitalité artistique en permanence, c’est un moteur pour savoir ce que tu es et ce que tu veux faire, déclare-t-il. Ça t’apprend aussi à savoir te débrouiller lorsque ces groupes finissent par se séparer ». Pour mieux, souvent, se reformer ailleurs… Son parcours où alternent galères et moments de grâce, intransigeance et compromis, file une sorte de survie artistique. « On va continuer à avancer » martèle Paul en conclusion de notre échange. Comme un mantra.

Le Château 404, 8 rue Périgot à Metz
www.chateau404.com
Signez la pétition pour sauver le Château sur : www.change.org

Forteresse en danger

Depuis 2017, Le Château 404, installé au bord de l’autoroute A31, constitue un lieu de travail pérenne pour un certain nombre d’artistes locaux habitués au nomadisme et à la débrouille. Les métiers de l’image, du son, de la musique et des arts plastiques se côtoient dans ce hangar en perpétuel « work in progress » qui est aussi un lieu de concerts et d’expositions. En mai 2019, suite à la visite d’une commission de sécurité qui a rendu un avis négatif sur la capacité du lieu à accueillir du public, la fermeture administrative est finalement prononcée mi-février. « On doit financer la mise aux normes pour pouvoir faire des événements, mais c’étaient les événements qui nous permettaient de réunir de l’argent… » cadre Paul, au nom du collectif.

L’objectif à atteindre donne le vertige : 300 000 € pour se mettre en conformité. Malgré des efforts en termes de sécurité incendie, les bénévoles soulignent le manque de temps et de moyens pour assurer le travail de rénovation et d’administration en plus de leur activité professionnelle. « Depuis mai, il y a des tractations multiples et complexes avec la Ville de Metz, des visites, des réunions pour tenter de trouver des solutions ensemble » raconte Paul. Fort de 3600 adhérents, le Château 404 fait valoir l’intérêt qu’il suscite de la part de ceux qui souhaitent un lieu de culture alternatif à Metz. Paul énumère les différentes soirées passées, qui ont réuni jusqu’à 350 personnes, et explique être assailli de demandes. « Ce serait complémentaire à tout ce qui existe déjà au niveau institutionnel… mais on nous répète qu’il n’y a pas d’argent. Je crois aussi que malgré tout notre travail, on ne nous a jamais pris au sérieux » déplore-t-il. La question de la possibilité pour une culture alternative d’exister hors des cadres institutionnels, à Metz ou ailleurs, est posée à travers la situation du Château 404, qui recherche activement des soutiens.