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Bonn Octobre 1983. À l’issue d’une journée officielle de travail dans la capitale fédérale de l’époque, Helmut Kohl prend Michaël Gorbatchev par le bras et l’emmène dans le parc de la chancellerie. Les nuées de photographes se sont dispersées, les gardes du corps sont à bonne distance. Les deux hommes sont seuls et s’assoient au bord du Rhin. Celui qui n’est pas encore le chancelier de la réunification et qui porte le dirigeant soviétique en grande estime perçoit que la décision de celui-ci est prise : Michaël Gorbatchev n’interviendra pas en Allemagne de l’Est et laissera se développer le processus amenant à la réunification allemande. Pour achever de le convaincre le chancelier Kohl mettra en avant un argument essentiel : la construction européenne, pense-t-il, est inéluctable et elle brisera sans doute assez vite le Rideau de fer et la partition entre les démocraties occidentales et les pays situés à l’est de l’Europe…

Peut-être cet épisode, évoqué longuement par Helmut Kohl dans ses Mémoires, fait-il partie de la légende mais il est très représentatif de l’état d’esprit allemand de l’époque. Quoiqu’ait pu en dire alors le Sarrois Oskar Lafontaine, il n’est pas contestable que l’Europe a été un élément déterminant qui a facilité en novembre 1989 la chute du mur de Berlin et l’effondrement du monde communiste manifestement dépassé par l’Histoire.

Sans doute avons-nous en France la mémoire trop courte. Notre opinion publique a progressivement oublié l’évènement considérable qu’a représenté la chute du Mur et a glissé vers un rejet de l’Europe.

L’Allemagne apparaît de son côté plus solide sur ses bases. Bien sûr, l’unanimité n’est pas totale. Die Linke, le parti créé par Oskar Lafontaine n’exprime que peu d’enthousiasme sur la construction européenne actuelle et des partis populistes naissent au fil du temps pour exprimer un rejet de l’Europe. Mais au total, même si elle regrette parfois l’abandon du Mark, l’opinion publique allemande est majoritairement très attachée à l’idée européenne. Certains y verront une volonté hégémonique de la part des Allemands et l’opportunité que représente l’espace européen pour l’économie allemande mais l’attachement des Allemands à l’Europe tient aussi à des causes plus profondes.

L’Europe a représenté en effet une extraordinaire planche de salut pour un pays totalement exsangue après la défaite de 1945. Contrairement à ce qui s’était passé après la première guerre mondiale des voix fortes se sont exprimées côté français pour tendre très vite la main aux Allemands et les intégrer dans un espace plus large porteur de sens. Il n’est pas contestable que l’engagement de personnalités telles que Robert Schuman ou Jean Monnet, a été considérable.

L’année 2017 marquera-t-elle enfin un retour d’une union forte, porteuse de sens et d’efficacité entre la France et l’Allemagne avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron ?Côté allemand, elle a été relayée et soutenue par Konrad Adenauer, un autre chancelier rhénan. C’est sur ces bases que s’est créé le couple franco-allemand symbolisé un peu plus tard par De Gaulle et Adenauer. Les deux hommes, aux personnalités si différentes signent en effet le 22 janvier 1963 le traité de l’Élysée qui, « au nom de l’amitié franco-allemande », scelle dans le marbre la coopération entre les deux pays. La vérité oblige à dire que la portée de ce traité fut hautement symbolique mais un peu plus modeste au niveau opérationnel. Au total, le traité concrétise pourtant bel et bien la naissance du couple franco-allemand considéré comme essentiel à la coopération européenne.

Pendant de longues années ce couple fut solidement incarné par des personnalités certes disparates mais réellement soudées par la nécessité de mettre la coopération franco-allemande au cœur de l’Europe. Helmut Schmitt et Valéry Giscard d’Estaing puis Helmut Kohl et François Mitterrand sauront donner du sens à cette coopération à travers des liens d’amitiés puissants et l’utilisation de symboles forts dont le plus visible fut sans nul doute l’image de la poignée de mains fraternelle entre Mitterrand et Kohl à Verdun le 22 septembre 1984.

Les années passant, l’union franco-allemande commença pourtant à battre de l’aile. Chirac et Schroeder ne surent pas prolonger les liens créés par leurs prédécesseurs et que dire des duos improbables que formèrent Nicolas Sarkozy et Angela Merkel puis celle-ci avec François Hollande.

Quoi qu’on en dise, au-delà des apparences, et malgré les déclarations de principe, la relation entre les deux pays prit un tour parfois plus modeste et souvent plus ambigu. L’absence totale d’enthousiasme à l’occasion de la célébration du 50ème anniversaire du traité franco-allemand en 2013 symbolise cette lente dégradation. Le couple franco-allemand aura très mal supporté la lente dégradation de l’idée européenne symbolisée par le rejet français du projet de traité constitutionnel à l’occasion du référendum du 28 mai 2005 initié en France par Jacques Chirac.

L’année 2017 marquera-t-elle enfin un retour d’une union forte, porteuse de sens et d’efficacité entre la France et l’Allemagne avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron ?

Outre-Rhin, celle-ci a été perçue très favorablement par une grande partie de la classe politique mais aussi de la population pour deux raisons. La première tient à l’attachement profond des Allemands à l’idée européenne qui transcende la grande majorité des partis de la CDU aux Verts en passant par les libéraux du FDP et du SPD, le parti socialiste allemand. À l’intérieur de ces partis aucune divergence de fond n’existe et les déclarations sans ambiguïté du nouveau président de la République Française ne peuvent être plutôt bien appréciées. Elles l’ont d’ailleurs aussi été au Grand-Duché de Luxembourg où se trouve Schengen, cette petite ville au cœur des trois frontières qui symbolise pour les Luxembourgeois leur intégration au cœur de L’Europe.

Enfin, il faut bien dire que l’opinion allemande supportait assez mal cette tentation française, très présente chez de nombreux responsables politiques français ces dernières années, de vouloir expliquer à la terre entière et notamment aux habitants de l’Allemagne, ce qu’il conviendrait de faire en matière économique et sociale. En affirmant haut et fort que l’Allemagne est un grand pays et en s’entourant de nombreux germanophones, Emmanuel Macron a rompu avec cette tradition de méfiance systématique. Le jeune président de la République Française, qui séduit tant l’opinion Outre-Rhin, saura-t-il désormais exploiter cette popularité ? Seul l’avenir le dira.