marthe-richard (©DR)

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Nationale 4, entre Sarrebourg et Lunéville, Blâmont. Face à son église, l’enseigne de la boulangerie a perdu son « i », ce qui fait « boulangère ». De l’autre côté de la rue, un panneau touristique vous apprend l’essentiel, sur l’histoire de la commune, ses richesses, ses balades, ses chiffres-clés. Et ses personnalités nées ici, sur la Vezouze. Elles sont trois. Le général, d’abord. Dominique-Louis-Antoine Klein, dont Napoléon Ier, « après l’avoir fait comte, voulut que son nom figurât parmi ceux des braves, sur l’Arc de Triomphe de l’Étoile ». Le musicien, ensuite. Florent Schmitt, grand Son nom « est lié à l’espionnage de la Grande guerre et à la loi de 1946, décidant de la fermeture des maisons closes »prix de Rome, cofondateur de la « Société musicale indépendante ». Pour peaufiner le tableau, on aurait pu voir défiler le pedigree d’un ecclésiastique, d’un Républicain de renom, d’un romancier, d’un footballeur. Non. Entre eux deux : Marthe Richard. Son nom « est lié à l’espionnage de la Grande guerre et à la loi de 1946, décidant de la fermeture des maisons closes ». La suite évoque sa passion pour l’aviation, « son caractère de femme d’acier », sa participation « au 2ème Bureau, pour lequel elle devint espionne ». Elle est d’abord un sublime personnage de roman. On ne lit rien sur elle, sans que ne se pose, à l’ombre de tous les points finaux de tous les récits, cette même question : est-ce vrai ? Marthe est née en 1889 à Blâmont, d’une maman « domestique », d’un papa « ouvrier brasseur », dont la profession variera au gré des récits de sa fille. La jeune Marthe s’enfuit, part à Nancy. Vers ses seize ans, elle est inscrite pour la première fois au fichier de la brigade des mœurs. Ses biographies évoquent ses premières passes dans la cité ducale, dans les bordels à soldats, puis à Paris, dans un établissement huppé, où elle croise le bien-nommé Henri Richer, qu’elle épouse. Elle vit désormais dans son hôtel particulier…

Moteur ! C’est là, à l’Odéon, que naît la légende Marthe Richard. Sa vie est une combinaison éblouissante, une composition élaborée par une dizaine de femmes en une : la militante, la séductrice, l’épouse, la maîtresse, l’aventurière, la résistante, l’aviatrice, la comédienne, l’écrivain. Et puis, la titulaire de la Légion d’honneur, décernée « pour services signalés rendus aux intérêts français », et remise sur l’insistance « d’un de ses amants supposés », par ailleurs chef de Gouvernement. Elle fut aussi collabo, un peu, peut-être, allez savoir… Ceci semble sûr : elle décède le 9 février 1982 à Paris. Sûr aussi, elle porte, en 1946, la loi interdisant les maisons closes. Paris avait déjà tiré, quelques mois plus tôt, sous la même impulsion de Marthe Richard, alors conseillère municipale de la capitale. Près de 200 établissements officiels avaient éteint les lanternes. Il en était fini des célèbres One Two Two, des Chabanais, des Sphinx. Déclarés hors-la-loi. Tandis que d’autres, clandestins, se reconstituaient déjà. Leur ambiance était splendide, quoiqu’on dise. La Belle époque !

Il y a peu – quinze ans peut-être – j’aimais aller flâner du côté de ce bar parisien, une reconstitution de claque, sans les filles qui montent. Il était tenu par une Une femme de contradictions, une femme de roman, de passion, une femme amoureuse, une pétroleuse, une emmerdeuse, une menteuse…ancienne « mère maquerelle », femme à poigne, 75 ans, peut-être moins, ridée, fatiguée, encore si belle. Une lumière tragique et magnifique illuminait le personnage. Il nous est arrivé de parler de Marthe Richard. Et de ces prostituées, dont aucune – me disait-elle – n’aimait ce qu’elle faisait. « Que les filles aiment faire ça. Ceci n’est qu’un petit fantasme de petit mec ». Je la cite de mémoire. Alors, Marthe Richard, héroïne ou affabulatrice ? Les deux. Les trois, même. Révélatrice, aussi, des hypocrisies d’une société française, et de ses notables, et de sa populace, qui interdit ce qu’elle adore, et pleurniche sur ce qu’elle vient d’instituer. Finalement, Blâmont a raison d’offrir à ses visiteurs un texte pudique, ficelé de quelques bobards. Marthe Richard était une femme de contradictions, une femme de roman, de passion, une femme amoureuse, une pétroleuse, une emmerdeuse, une menteuse. On s’en fout. Elle vivait.