La nouvelle de la disparition brutale de Didier Lockwood, dans sa 63ème année, dimanche 18 février, a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel d’été. En un instant la voûte céleste s’est assombrie, avant de s’effondrer sur elle-même, emportée par le poids du chagrin partagé et des larmes versées. Depuis lors, la planète musicale est en deuil d’un des artistes les plus doués de sa génération.

Stéphane Grappelli, qui avait été ébloui, bien avant tout le monde, par l’éclat de ce joyau, ne s’y était pas trompé. Il avait immédiatement perçu que cet homme-là, qui allait très vite devenir un de ses pairs, était un talent incarné. De ceux qui sont rares, comme l’était sa dextérité à faire émaner de son violon amplifié, des sons impossibles pour tout un chacun. Et si, à l’instar des obsèques de Jean d’Ormesson, il était venu à l’idée d’un Président de la République, de déposer un objet symbolique sur le cercueil de Didier Lockwood, c’est sans nul doute un crin de cheval qui aurait fait office de crayon de papier.

Le crin qu’on utilise pour faire les archets. Un crin fragile et pourtant capable, dès lors qu’il est tressé en faisceau, de délivrer le meilleur vibrato de la corde de l’instrument de musique. C’est avec ces filaments de vie, que le célèbre violoniste de jazz a traversé, mais surtout caressé, l’existence. Il a fait de son archet, un symbole de la force et de la vulnérabilité de l’être. Il a érigé son violon en une métaphore de l’idéal d’une existence humaine.

Didier Lockwood a constamment eu ce désir de réunir et de rassembler, autour de lui, dans son parcours professionnel, mais aussi en périphérie de ce parcours, dans ses engagements personnels, politiques et pédagogiques. Son talent particulier l’a placé dans de nombreuses cordées, des groupes ou des bands comme on dit dans le milieu de la musique, sans qu’il n’ait jamais eu le besoin égotiste d’y tenir un rang particulier.Une passion dévorante qui lui donnait l’énergie nécessaire pour vous emporter avec lui.Sa place s’imposait d’elle-même, par le talent, mais aussi par l’humanité.

Les Mosellans l’ont mesuré en 2014, lorsqu’il leur a fait l’honneur d’accepter de parrainer, avec Robin Renucci, la première édition du festival Cabanes. À la proposition qui lui avait été faite par Marc Léonard d’accepter ce rôle, il avait répondu oui, sans la moindre hésitation. D’abord, parce qu’on ne reste jamais sourd à l’appel d’un ami. Ensuite, parce qu’on se doit d’aller avec enthousiasme à la rencontre des autres. Et il s’était engagé dès la première minute, en sur-actif qu’il était, en donnant de nombreux concerts dans différents lieux de vie, ici à Dieuze, là à Moussey, et pas uniquement dans les salles prestigieuses, de la capitale départementale. C’est ainsi que ce grand Monsieur concevait son rôle d’artiste. C’est ainsi qu’il l’exécutait, comme une partition, avec rigueur et passion.

Une passion dévorante qui lui donnait l’énergie nécessaire pour vous emporter avec lui. Ceux qui ont eu le privilège de le voir animer une master class à Woippy, dans le cadre de l’opération « orchestre à l’école » s’en souviennent encore. Par quelques mots, agréablement embellis d’un sourire rassurant, par un regard juste et vrai, qui vous donnait le sentiment d’exister, par l’exemple, il guidait les plus réfractaires sur les chemins de la musique. Et on se laissait prendre par la main, en confiance, sur cette route qu’une forme de culture bien-pensante (qu’il avait en horreur !) interdisait aux néophytes. Mais, lui, le surdoué savait transmettre. C’était même sa seconde passion après la musique. Celle qui l’a poussé à conceptualiser une méthode d’improvisation, Cordes et âmes, elle-même traduite en une école d’improvisation qui a vu le jour en 2001 en Seine-et-Marne, à Dammarie-les-Lys.

Oser, sortir sans cesse des sentiers battus, ne pas se laisser enfermer dans le conformisme improductif des systèmes, constituait pour Didier Lockwood tout à la fois un mode de vie et une méthode exigeante. Ainsi, il n’hésitait pas à livrer, avec une ferme sincérité, sa vérité, quitte à déplaire. Il savait que s’exposer était risqué. Il n’ignorait pas que la liberté se payait toujours cash. Il l’a pleinement mesuré, lorsqu’il s’est investi dans la sphère publique en rendant aux Ministres qui les lui avaient commandés, des travaux de réflexion sur l’organisation de la pédagogie musicale en France.

Il ne sera plus là pour nous emporter vers les sommets. Mais son œuvre musicale demeure, riche et foisonnante, tout comme son témoignage de vie. Nous saurons nous y accrocher pour que cette disparition, aussi subite que douloureuse, ne soit pas vaine.