Poussé par le destin, l’homme peut-il lutter contre sa nature première pour défendre ce qui est juste ? C’est la question posée par Pierre-Henry Gomont dans Pereira prétend. Chez Sarbacane.

À Lisbonne, sous la dictature de Salazar. Pereira est le responsable de la page culturelle d’un quotidien local, tâche dont il s’acquitte sans se poser de questions sur les injustices d’un régime autoritaire qui se manifestent pourtant jusque sous ses fenêtres. Sa rencontre avec un jeune idéaliste va pourtant l’amener à s’interroger sur ses responsabilités. L’adaptation par Pierre-Henry Gomont d’un roman d’Antonio Tabucchi nous plonge dans une Lisbonne baignée de lumière superbement dépeinte, où le récit ne dénonce les dérives d’un régime autoritaire que pour mieux offrir un cadre exceptionnel à un personnage ordinaire, plongé dans sa routine depuis la mort de son épouse, à qui il parle dans la solitude de son appartement.

Sa rencontre avec plusieurs personnages plus aux prises avec la réalité va influencer Pereira, qui va progressivement entamer un conflit intérieur, habilement représenté sur les planches par quelques trouvailles graphiques. Il découvre une théorie psychanalytique qui affirme que notre esprit est dirigé par un « moi » hégémonique mais qui peut être contesté par d’autres aspects de notre personnalité. L’empathie et la volonté de justice vont-elles l’emporter sur sa prudente indolence ? 

Les émotions sont à la manœuvre au sein de cet album aux atmosphères superbement dépeintes : les bleus du jour lisboète, les rouges de sa lumière et les noirs de la nuit et des reflets du Tage de la cité portugaise accompagnent nos personnages, tous remarquablement expressifs. L’expérience vécue par Pereira est universelle, nous met face à nos propres responsabilités et nous fait nous interroger sur les influences qu’ont pu avoir sur l’Histoire ceux qui, à un moment ou à un autre, ont saisi l’occasion de devenir un Juste… ou l’ont laissé s’échapper.