Dans le premier tome du Rapport de Brodeck, adapté du roman de Philippe Claudel et publié chez Dargaud, Larcenet nous introduit au sein d’un petit monde hostile et isolé, au milieu duquel un homme fait ce qu’il fait de mieux : survivre… 

Le-rapport-de-Brodbeck-(©DR)Après la guerre, Brodeck est revenu de l’impensable. Devenu un paisible garde champêtre, il est mis à l’écart, comme s’il avait ramené le malheur et l’horreur avec lui. Il avoue lui-même ne plus rechercher la compagnie des hommes. Jusqu’à ce qu’un étranger, que l’on va nommer « l’Anderer », l’autre, s’installe dans la région, fasciné par la nature, toujours un carnet à la main. Lui aussi est différent, et cela suffit à ce que la peur, qui semble gouverner l’esprit des villageois, prenne le dessus… c’est alors que survient « l’Ereigniës », l’indescriptible. Cette fois-là, Brodeck n’est pas présent : il est donc chargé par les responsables d’être le rapporteur de leur propre version des faits. Mais, à l’abri de sa forêt, il débute un autre rapport.

Remarquable exemple de montée en tension progressive et insidieuse, ce premier séjour au sein du monde de Brodeck ne laisse pas indifférent : entre les horreurs de la guerre et la galerie de tronches suspicieuses des villageois, qui rappellent ceux de L’Arrache-cœur de Vian, on parcourt le livre comme Brodeck sa forêt, en long et en large : regards de biais et sous-entendus dans les ruelles, sous la veille des animaux entre les arbres décharnés, au cœur de la bise hivernale, entre le blanc de la neige et du ciel et le noir des baraques et des nippes. Une atmosphère terrible, comme il se doit. Un récit souvent taiseux, sauf lorsqu’il s’agit de livrer d’une traite les confessions, de lâcher des menaces, d’exprimer les rancœurs et les angoisses enfouies dans les cœurs. Après Blast, la peur de la différence, le traumatisme et la violence sociale, physique et psychologique, sont une nouvelle fois au centre de l’œuvre de Manu Larcenet.