par Vianney Huguenot

Pourquoi la Commune de Paris, dont on célèbre le 150e anniversaire, marque-t-elle à ce point les esprits ? Peu d’épisodes de notre histoire font ainsi l’objet de débats brûlants comme l’actualité. « C’est en partie lié à l’évolution de la gauche. Avec l’entre-soi, le sectarisme, le manque de renouvellement des chefs, les gens sont à la recherche d’autres solutions collectives, et la Commune en offre de nombreuses », dit Marc Plocki, cofondateur de Faisons vivre la Commune ! (1)  Le fait qu’elle soit encore clivante constitue une autre réponse possible, dans un pays où la gauche aime se flageller et s’étriper. Tour d’horizon du phénomène, avec quelques étapes en Lorraine, et avec le concours de Bernard Desmars, Maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université de Lorraine, spécialiste de l’histoire sociale du XIXe siècle.

Bizarre. Dans notre mémoire collective, l’histoire de cette courte expérience politique – 18 mars au 28 mai 1871 – demeure floue. Pourtant, la Commune passionne, fascine ou révulse encore la classe politique, tandis que la Révolution française pantoufle dans un patrimoine partagé. Bernard Desmars : « La Révolution française, sauf pour certains passages comme la Terreur, se retrouve globalement dans la mémoire républicaine et dans l’ensemble des courants républicains. Alors que la mémoire communarde est liée à l’extrême gauche, au Parti Communiste et aux milieux anarchistes ». Fruit d’enchaînements nombreux, il faut, pour la saisir, visiter préalablement la guerre franco prussienne de 1870. Le 18 juillet 1870, la France entre en guerre contre un ensemble d’États allemands cornaqués par la Prusse, laquelle devient à l’issue de cette guerre l’Empire allemand. Face à face : Bismarck et Napoléon III. Six semaines suffisent aux Prussiens pour stopper les lubies de Napoléon III. L’Empereur est arrêté à Sedan et capitule le 2 septembre. La Lorraine est déjà tombée en août, sauf Metz, assiégée et résistante, ne rendant les armes que le 28 octobre 1870. Metz et la France sont trahies par le maréchal Bazaine, proche des monarchistes. Car entre temps, Napoléon III étant hors-jeu, la IIIe République a été proclamée (4 septembre 1870), la guerre se poursuit et le Républicain Léon Gambetta, nouveau ministre de l’Intérieur, ne décolère pas : « Bazaine s’est fait l’agent de l’homme de Sedan, le complice de l’envahisseur et, au milieu de l’armée dont il avait la garde, a livré, sans même essayer un suprême effort, 120 000 combattants, 20 000 blessés, ses fusils, ses canons, ses drapeaux et la plus forte citadelle de France, Metz, vierge, jusqu’à lui, des souillures de l’étranger ». Une autre colère rallie celle de Gambetta, elle vient du colonel Louis Rossel, capitaine du génie à Metz durant le Siège, accusant Bazaine d’avoir « trahi la patrie et le peuple pour rétablir un ordre moral et monarchique ». Louis Rossel sera le seul officier supérieur à embrasser plus tard la cause de la Commune. Au contraire de la Ière République, née d’une victoire à Valmy, la IIIe République naît d’une défaite à Sedan.

Jules Ferry illustration Commune de Paris

Jules Ferry, Maire de Paris,
originaire de St-Dié-des-Vosges
© Illustration : Philippe Lorin

Voilà qui n’empêche pas, le 4 septembre 1870, la liesse populaire de s’emparer de Paris. Même le Lorrain Jules Ferry, militant de l’ordre, futur farouche anti-communards, député de la Seine (pas encore des Vosges) et bientôt ministre et maire de Paris, s’extasie : « C’était un air de fête dans la cité. Jamais révolution ne se fit avec une telle douceur ». Son ami Gambetta la joue plus lucide : « Les cris de joie de ce peuple me rendent triste. Les malheureux n’entendent pas le bruit des légions germaniques dans le lointain ». Depuis quelques jours, Paris est assiégée par les Prussiens. Pendant quatre mois – 20 septembre 1870 au 28 janvier 1871 – les Parisiens combattent et s’organisent mais ils souffrent et s’enfoncent dans la misère (le maire de Paris est accoutré du sobriquet Ferry Famine), aggravée par un terrible hiver avec des records à – 12°. On mange des rats, les chevaux de Napoléon III, l’ours du Jardin d’acclimatation, même Castor et Pollux, les deux éléphants, passent à la casserole. « Une année terrible », résume Victor Hugo, prenant fin le 18 janvier 1871 avec la proclamation, au château de Versailles, de l’Empire allemand, puis le 28 janvier, l’armistice officiel. En février, les élections donnent une majorité aux monarchistes. Se poursuivent alors les négociations d’après-capitulation. L’enjeu principal porte sur les territoires que l’Empire allemand veut annexer. Au final, l’Alsace, la quasi-totalité de la Moselle, une partie de la Meurthe et quelques villages des Vosges seront désormais Allemands. Un traumatisme pour les Français, alourdi par l’humiliation du défilé des vainqueurs, le 1er mars 1871, dans un Paris meurtri.

Le tonneau de poudre déborde et la mèche espère l’étincelle. Elle arrive. Bernard Desmars : « Il y a eu trois principaux éléments déclencheurs de la Commune de Paris. D’abord, la misère qui règne, après un Siège particulièrement éprouvant. Il y avait eu des mesures sociales pendant le Siège, par exemple une solde versée aux Gardes Nationaux. Une fois en mars, le Gouvernement, dirigé par Adolphe Thiers, veut les supprimer. Le premier élément, c’est donc la misère et une population à bout, physiquement et nerveusement. Le deuxième est d’ordre patriotique. Il ne faut pas oublier que le patriotisme au XIXe siècle est une valeur de gauche, dans le souvenir de la Révolution française. La défaite face à la Prusse apparaît comme une sorte d’humiliation. Une partie de la population souhaitait la continuation des combats, malgré les difficultés matérielles, et refusait la défaite. Le troisième élément est de nature plutôt politique. Les préliminaires de paix et la fin des combats ont été fixés fin janvier par Bismarck et les négociateurs français. Bismarck souhaitait que cette position française soit validée par une assemblée légitime. Or, depuis que la République est en place, depuis septembre 1870, il n’y a pas eu d’élections. Bismarck les exige, elles ont lieu le 8 février 1871 dans l’urgence et elles envoient une majorité monarchiste à l’Assemblée alors que le peuple de Paris vote très largement Républicain. Il y a une inquiétude sur un rétablissement de la monarchie. La Commune est donc aussi une révolte contre cette éventuelle restauration d’un roi à la tête de la France ».

Général Lecomte illustration Commune de Paris

Claude Lecomte, général originaire de Thionville
© Illustration : Philippe Lorin

Le 17 mars 1871, Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, envoie un général et ses troupes récupérer les canons de la butte Montmartre, ceux-là même ayant servi à la défense de la capitale. Le général est un Thionvillois, Claude Lecomte, vite débordé. Bernard Desmars : « Les militaires de profession venus récupérer les canons se rallient à la Commune et là, c’est un basculement qui n’est pas négligeable, même si cela ne concerne que des soldats ». Le Lorrain Lecomte, parfois présenté comme le premier mort officiel de la Commune de Paris, et son confrère Clément-Thomas « sont exécutés sous la pression de la foule ». Ils le sont malgré l’intervention de Georges Clémenceau, maire du XVIIIe arrondissement (Clémenceau fait la rencontre à cette époque de Louise Michel, institutrice dans son quartier et prochainement figure de la Commune). Bernard Desmars souligne « le rôle intéressant de Clémenceau » : « Dans une histoire qui a été longtemps très manichéenne, avec d’un côté les Communards, de l’autre, les Versaillais [à partir du 20 mars 1871, Thiers et son Gouvernement se réfugient à Versailles, NDLA], et selon la position de chacun, les bons et les méchants, Clémenceau fait partie d’un troisième groupe, qui essaie de jouer les médiateurs. Partisan de la décentralisation et de la démocratie communale, on peut penser que sur pas mal de points, il est proche des Communards, notamment sur le point de la démocratie. Mais il est par ailleurs hostile à la violence révolutionnaire. Il va se heurter à l’intransigeance de Thiers, qui ne veut pas entendre parler de médiation, et à l’intransigeance d’une partie des Communards, qui ne veulent pas céder face aux menaces de Thiers ».

Arthur Arnould illustration Commune de Paris

Arthur Arnould, originaire de Dieuze
© Illustration : Philippe Lorin

Les Communards ! Sous l’étiquette historique, avancent des personnalités et groupes « très divisés » : « Ce sont plusieurs courants juxtaposés, Républicains qui se réfèrent aux Jacobins de la Ière République, anarchistes, disciples de Proudhon, Marxistes ou marxisants, partisans d’un socialisme coopératif… ». La Commune est un débat permanent, les clubs et les journaux fleurissent, dont un créé par le Lorrain Arthur Arnould, natif de Dieuze, Proudhonien et fondateur du Journal du Peuple avec Louis Noir, Mussipontain et frère de Victor Noir. Le Journal du Peuple édite quelques grandes plumes, dont Victor Hugo et Eugène Pottier, auteur de L’Internationale. La Commune de Paris s’éteindra dans la douleur, après « la semaine sanglante », commanditée par Thiers, faisant entre 3000 et 30 000 morts selon des sources nombreuses.

Louis Noir illustration

Louis Noir, Mussipontain et frère de Victor Noir
© Illustration : Philippe Lorin

Que reste-il aujourd’hui de la Commune ? L’image d’un grand bazar, dirigé « par des incapables et des envieux » (Leconte de Lisle). La preuve qu’il faut « en finir avec le suffrage universel » (Flaubert). Une bande « d’ânes grossièrement bêtes. La foule qui les suit en partie dupe et folle, en partie ignoble et malfaisante » (George Sand). « Une expérience politique et sociale inédite et intense, une révolution totale » (Henri Lefebvre). « La mère de toutes les insurrections socialistes du XXe siècle » (Jacques Rougerie). « Une flambée d’espoir » (Jules Vallès). « Des ouvriers aux affaires, ce que Karl Marx, qui suivait de très près la Commune, avait noté comme une caractéristique importante », ajoute Bernard Desmars. Un bilan, aussi : séparation de l’Église et de l’État, laïcité, enseignement gratuit, interdiction du cumul des fonctions. L’objet de nouvelles confrontations…