Il ne pratique pas la langue de bois et tacle à l’occasion ses camarades du parti. Il aime parler de bistrot, dénoncer le tout-financier et railler « l’escroquerie du Prix Nobel d’économie ». Mais avant tout, il est maire. Également sénateur, ce communiste pragmatique, élevé dans la tradition catholique, a démarré son parcours de militant dans les salles de sport et dans le secteur socioculturel de Talange. Voici Patrick Abate et son art de décoiffer les certitudes.

Pour qui regarde de loin Talange, cité de tradition ouvrière, et son maire communiste, il y a cette rengaine qui flâne forcément : « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes »1. Comme si la carte du Parti était un feuillet du livret de naissance. Oubliez ça. Patrick Abate est un acrobate talentueux, il vous interprète plutôt « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents catholiques », voire « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des enfants communistes ». Le fil rouge de son parcours est une richesse de racines et d’horizons. Patrick Abate se conjugue au pluriel. Né dans le sud tunisien, il débarque en France avec sa famille en 1960. Il a trois ans. « Ma culture familiale était plutôt traditionnelle, catholique. Quand j’étais gamin, jamais je ne me couchais sans avoir dit le Notre Père ». « Notre problème, c’est l’incapacité de notre société à se défaire du dogme libéral qui fabrique de l’injustice et de la misère. »C’est à la fois dans les mouvements de jeunesse catholique – notamment à la JIC, Jeunesse Indépendante Chrétienne – et dans les milieux sportifs et socioculturels qu’il commet ses premiers faits d’arme militants. Il a le cœur à gauche, certes. « Mais je n’étais pas plus révolutionnaire que ça ». Au club d’athlétisme de Talange, il prend goût au combat collectif, « j’étais un peu athlète, je détiens même encore le record du 100 mètres Senior de Talange ». La suite se déroule au lycée Fabert de Metz – « À l’époque, nous n’étions que deux fils d’ouvriers » – puis à la fac, au centre laïque talengeois d’éducation permanente, et chez Pierrot (lire ci-dessous). Le melting pot que constitue le zinc de Pierrot lui permet de croiser des militants politiques et associatifs, des syndicalistes, des ouvriers. Son sens de l’engagement prend sa source ici, entre les cartes routières et la tireuse à bière, et sa passion pour la commune va se trouver au cœur de ce combat. Élu maire de Talange en 1989 – et toujours réélu dans un fauteuil dès le premier tour – Abate n’est pas de ces édiles dont la mairie est un marchepied. Son écharpe de maire représente une fierté et l’Hôtel de ville une base arrière. Il est ici en famille. Et comme en famille, il dit ce qu’il pense : « Ce serait un mensonge de dire que je suis le même maire qu’il y a trente ans, avec la même fougue. Il y a forcément de l’usure. Forcément, on gère plus, de plus loin, on se met une carapace. » Voilà pour le Patrick Abate transparent, jamais très loin du Patrick Abate qui retombe toujours sur ses pattes. Un peu comme Jacques Dutronc a son « joujou qui fait crac boum hue », Abate a « un indicateur qui marche toujours et s’allume au vert », et lui souffle l’idée de continuer parce qu’il sort heureux d’une rencontre ou d’une réunion : « Je suis boosté, remonté, j’ai repris de l’énergie et tant que les batteries rechargent, c’est qu’elles sont rechargeables ! ». Ce sont les projets municipaux qui le boostent aussi – « le développement d’un nouveau quartier, la maison de retraite, le renforcement du centre-ville » – et une popularité dans toutes les catégories sociales et professionnelles et même tous les courants politiques. Un homme en colère « contre la capacité du FN à convaincre et ces journalistes qui n’aiment faire que le buzz ».Il est à gauche avec sa propre définition, nourrie de son expérience, notamment de professeur d’économie. « Notre problème, c’est l’incapacité de notre société à se défaire du dogme libéral qui fabrique de l’injustice et de la misère. Le problème, c’est le tout-économie ou plutôt le tout-financier. Le prix Nobel d’économie, dont les vingt premiers lauréats sont des monétaristes, est une escroquerie. Quand j’étais professeur, je démarrais toujours mes cours en rappelant que l’économie n’est pas une science, elle n’est pas une science exacte, elle ne peut pas s’expliquer en dehors des mouvements de pensée, de notre histoire, de nos objectifs politiques ». Pour Patrick Abate, ce n’est pas forcément l’échec des partis qui marque notre époque, mais davantage le recul des idées humanistes, une forme de renoncement généralisé, d’abdication, encouragée par un système politique fait de postures. Il prend un exemple lointain : « En 1946, le droit du travail, ce n’est pas à Moscou qu’on l’a inventé, c’est à Philadelphie. C’est là qu’on a émis la grande idée qu’il fallait que les revenus des travailleurs leur permette de s’émanciper, c’est l’Esprit de Philadelphie et la création de l’Organisation Internationale du Travail ». Il ouvre une autre illustration, plus récente, brûlante même, qui pourrait, sur le coup, fâcher ses copains du parti : « La loi El-Khomri, tactiquement, c’est une connerie. Et sur le fond, elle signifie que Valls donne raison au MEDEF. Mais de là à dire que c’est le retour à l’esclavage ! Il n’y a aucune raison pour que le Code du travail n’évolue pas mais comment… ». Ainsi va le sénateur-maire de Talange. D’un côté, le communiste, humaniste, admiratif des parcours de Jean Burger, Jean Moulin, Indira Gandhi et Che Guevara, attaché à l’éducation populaire, en colère « contre la capacité du FN à convaincre et ces journalistes qui n’aiment faire que le buzz ». De l’autre, le cartésien, économiste, hyper réaliste, bousculant les schémas, militant pour une réforme du sénat et flairant dans les réseaux sociaux 2 « l’issue de secours, peut-être, de notre démocratie ». 
1 Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes est un film de Jean-Jacques Zibermann, de 1993, avec Josiane Balasko et Maurice Benichou
2 Patrick Abate évoque la web-info, entre autres, dans un rapport très fourni publié par le Sénat.


« LES RACINES DE MON IDÉAL D’HUMANISME C’EST CHEZ PIERROT »

Pierrot-Talange-(©-Vianney-Huguenot)

« Chez Pierrot, c’était un peu le centre culturel et politique du patelin », Patrick Abate. (© Vianney Huguenot)

« Concernant la nouvelle région, on s’appelle ACAL, point barre ! Alsace, Champagne-Ardenne, Lorraine, dans l’ordre alphabétique. On aura bien le temps, après, de trouver un nom de zigomar qui vend de la lessive quand on aura une identité commune. On n’a pas fait tant de cinéma avec PACA ». Voilà pour le coup de gueule du sénateur-maire, version pilier de chez Pierrot. En deux secondes, sur le coin du zinc, il peut se faire conférencier et, toujours sur le sujet de la nouvelle région, disserter sérieusement sur la naissance des régions, en 1972, avec la loi Guichard. L’ancien vice-président de la Région Lorraine ne voit en tout cas, pour l’instant, dans cette nouvelle entité « rien d’autre qu’un objet administratif ». Chez Pierrot, ou Pierre Quiri, au bar Le Monopol qui fait l’angle des grande rue et rue de La Fontaine, le maire a ses habitudes, depuis longtemps. Patrick Abate : « J’ai fait mes armes dans ce bistrot, chez Pierrot, tout le temps du lycée, de la fac, je venais chez lui, j’y travaillais, parfois je tenais le bar. Il y avait le curé qui venait boire un coup, des syndicalistes, des ouvriers. Chez Pierrot, c’était un peu le centre culturel et politique du patelin ». Pierrot confirme : « Mes neveux avait son âge, il venait donner un coup de main ici, c’était son deuxième chez-soi ». Un bistrot et son bistrotier dont Patrick Abate parle avec émotion, décrivant les gens, les lieux, les choses – dicos, cartes routières, journaux, mensuel de l’UNESCO –, le tout constituant une scène, un décor, des acteurs, une tranche de belle vie : « Mon communisme à moi, mon idéal d’humanisme, c’est cela ! Aujourd’hui, vous avez des bistrots spécialisés, pour les jeunes, les riches, les pauvres, les cadres, ceux du matin, ceux du soir. Là, c’était LE bistrot »