Jean Bernard, Maire de Bar-le-Duc de 1971 à 1995 © Illustration : Philippe Lorin / Droits réservés

Aux avant-postes de la République, les maires restent populaires malgré l’époque qui adore détester les politiques. On les apprécie pour leur proximité, leur dévouement, leur bilan, parfois. De certains maires, plus rares, on aime le caractère, on salue l’audace et le don de faire d’un contribuable un citoyen fier de sa ville. Qui sont ces maires lorrains imprimeurs d’une marque durable sur leur cité et au-delà de leur temps ? Les exemples de quatre Jean : Jean Bernard à Bar-le-Duc, Jean Bouloumié à Vittel, Jean Kiffer à Amnéville et Jean Prouvé à Nancy.

Certains administrent une ville, d’autres l’épousent. Ils lèguent leur nom au temps, deviennent emblèmes ou mythes, au point de se montrer parfois envahissants pour la succession. Quand les souvenirs s’évanouissent, demeurent les statues et l’on ne sait plus très bien si l’on croit aux faits ou aux légendes. Charismatique, morale ou tutélaire, la personnalité de ces maires à part produit généralement la popularité. Parfois a posteriori. La mécanique est la même pour un chef de parti, un chef d’État, on se souvient et on s’attache aux anormaux, aux complexes, aux tempéraments en relief. Des patronymes ont ainsi poursuivi leur carrière en terminaison : Paris-Chirac, Lille-Mauroy, Toulouse-Baudis, Grenoble-Dubedout, Épinal-Séguin… Catherine Séguin, aujourd’hui préfète du Gers, est l’une des quatre enfants de Philippe Séguin. Elle dit être « impressionnée par l’empreinte indéniable laissée par son père dans l’histoire politique du pays » (1). Elle donne une explication à cette popularité jamais démentie, notamment dans la ville chef-lieu des Vosges : « Il avait une conception exigeante de la République. Il a toujours été sans concession. Son caractère entier lui faisait prendre des positions très fortes qu’il défendait avec vigueur et fougue ». La popularité tient aussi de l’irrationnel, d’un quelque-chose indescriptible et magique. Séguin est de ces hommes de pouvoir doté d’un charme. Pour l’ancien journaliste de l’Est Républicain Jean-Paul Vannson, « il était un séducteur ». « Un type très attachant », selon Yvan Colin, son ex confrère de la Liberté de l’Est (2).

Papillonneur à l’occasion, l’électeur aime cependant la fidélité de ses élus, ingrédient essentiel de la popularité. Fidélité à des valeurs, à des racines. À Bar-le-Duc, c’est l’homme honnête, fidèlement à gauche, qui se distingue dans le parcours et la personnalité de Jean Bernard (maire de 1971 à 1995) : « J’ai accompli mes mandats sans jamais mettre mon drapeau dans ma poche », disait-il en quittant l’Hôtel de Ville. Sa foi éclaire la longueur du mandat et la largeur de l’empreinte laissée dans l’esprit des Barisiens. Alain Burnel, son adjoint pendant 18 ans, cerne le personnage(3) : « Il dota Bar-le-Duc d’une véritable politique d’urbanisme. Nous lui devons notamment le secteur sauvegardé à la Ville Haute (…) La politique sociale très volontariste qu’il a menée s’est traduite par le développement spectaculaire du Centre Communal d’Action Sociale, passé de 3 à 120 salariés (…), avec notamment la signature de la première convention en Lorraine de maintien à domicile des personnes âgées (…) Il a fait la preuve qu’en politique, on pouvait réussir en honnête homme. Il avait cette éthique, cette intégrité et cette rigueur qui ne l’ont pas empêché d’agir et à l’heure où on assimile trop souvent les politiciens aux coups tordus, cette conduite est exemplaire ».

Jean Kiffer, Maire d’Amneville-les-Thermes de 1965 à 2011 © Illustration : Philippe Lorin / Droits réservés

Autre maire, autres mœurs, à Amnéville-Kiffer, ou Amnéville-les-Thermes. Tonitruant, brut de décoffrage, malin, Jean Kiffer (maire de 1965 à 2011) laissait peu ses interlocuteurs et électeurs de marbre. Un temps membre du même RPR que Philippe Séguin, le maire d’Amnéville était pourtant une antithèse du maire d’Épinal. Alors député, Jean Kiffer visite l’Afrique du Sud, encore sous le régime d’Apartheid. Il peste en rentrant : « Qu’on leur fiche la paix ! ». Et qu’on la fiche aussi, du temps qu’on y est, à Amnéville qu’il aimait rebaptiser Principauté de Stahlheim, le nom d’Amnéville sous les périodes d’annexion allemande. Jean Kiffer, lors de la cérémonie de ses vœux de 2011, neuf mois avant son décès, lâchait une ultime provocation : « La République ne nous a fait que du mal. La République, nous n’en avons jamais eu besoin. La République, je la mets de côté ». Mais il n’était pas juste gouailleur, il était virtuose dans l’art d’orchestrer ses coups de semonce. Son goût pour la frasque et ses amitiés douteuses n’ont pas gommé l’image d’un visionnaire plein d’audace, d’un élu de terrain, d’un « homme qui méditait »(5). Jean Kiffer avait épousé Amnéville sur un coup de sang, avant d’être un véritable coup de cœur. 1963, il y installe son cabinet de médecin. 1965, il part à la conquête de la mairie et l’emporte. Jean Kiffer : « Un jour, j’ai appris l’existence du vieux bastion rouge d’Amnéville. J’arrive ici, je ne connaissais pas, et je découvre l’enfer, la désolation (…), j’ai dit «  Merde, je m’installe et je fous les cocos en l’air « »(4). D’Amnéville, au cœur d’un bassin sidérurgique mourant, il fait une cité thermale rayonnante. Sur un crassier, il bâtit une pompe à touristes. Jean Kiffer est de ces édiles bâtisseurs, il fut pour ainsi dire créateur d’une ville.

Jean Prouvé, Maire de Nancy de septembre 1944 à mai 1945 © Illustration : Philippe Lorin / Droits réservés

Lui, n’a pas eu le temps de métamorphoser Nancy. Jean Prouvé quitte la mairie huit mois après sa prise de fonction. Il est maire de la cité des ducs à la Libération (septembre 1944), après quatre années actives dans la Résistance. En mai 1945, il pose l’écharpe tricolore pour reprendre la casquette d’architecte autodidacte, designer génial et « patron social ». C’est l’homme de l’art, « le tortilleur de tôles », qui contribue à la renommée de Nancy et en fait, malgré son très court mandat, un des maires les plus symboliques de la ville. Son programme de maisons pour sinistrés, dont celles des « Jours meilleurs », est mené conjointement avec l’Abbé Pierre, député de Nancy de 1945 à 1951. Nancy affiche présentement fièrement son Jean Prouvé. Elle a imaginé pour lui, en hommage original, un Parcours Prouvé dans la ville. Mais Nancy n’a pas toujours baigné dans un enthousiasme prouvéen, comme pour Emile Gallé qu’une petite bourgeoisie de la ville détestait. « À Nancy, Prouvé est, ou a été, longtemps mal aimé : beaucoup de personnes avaient du mobilier qu’ils ont jeté, et s’en mordent aujourd’hui les doigts », raconte l’ancienne directrice du musée des Beaux-arts de Nancy, Claire Stoullig (6).

Jean Bouloumié, Maire de Vittel de 1919 à 1945 © Illustration : Philippe Lorin / Droits réservés

Les Bouloumié incarnent les maires dynastiques, rares en Lorraine. Depuis 1875, ils ont dirigé la ville de Vittel pendant 81 ans. Jean Bouloumié est de la génération entre-deux, entre son grand-père, Louis, fondateur de la station thermale, et son neveu, Guy de la Motte-Bouloumié, qui cédera la société des eaux à Nestlé en 1992. Tous ont goûté à la politique. Le père de Louis, Dominique, fut maire de Rodez. Louis, procureur du Roi à Béziers, démissionne, « jugeant sa fonction d’agent de Louis Philippe incompatible avec ses idées républicaines. Il accepte la Révolution de 1848 avec enthousiasme, au point d’être élu en mars capitaine de la garde nationale et de fonder un journal, L’Aveyron Républicain »(7). C’est au hasard d’une cure à Contrexéville, pour soigner ses coliques néphrétiques, qu’il « expérimente sur lui-même les vertus de quelques sources émergeant sur le territoire de la commune voisine de Vittel ». Progressivement, à partir de 1854, il fonde l’empire Vittel. Son fils, Ambroise, est le premier Bouloumié à empocher le titre de Premier magistrat de Vittel (1875 à 1879 / 1882 à 1903). « À son nom s’attachent le développement urbanistique de Vittel et son embellissement architectural ». Jean, son fils, lui succède en 1919, il est le maire de l’entre-deux guerres, jusqu’en 1945. Pas vraiment en raccord avec les idées de son grand-père, Jean Bouloumié s’inscrit dans le courant d’une droite très conservatrice. Proche des Croix de Feu, il accueille Philippe Henriot à Vittel en 1936, auquel le Front Populaire de Neufchâteau venait de refuser une salle. Lui et son neveu, Guy de la Motte-Bouloumié, seront tous deux PDG de la société des eaux, tous deux maires, assurant la prospérité de la marque et doublant la mise : à Vittel ville thermale, ils associent la réputation internationale et rajeunie de Vittel ville sportive. Guy de la Motte-Bouloumié, proche de Philippe Séguin, maire de Vittel pendant trente ans (1953 à 1977 / 1995 à 2001), atteindra dans quelques semaines, toujours élégant, le bel âge de cent ans. Une paille à côté du temps qu’il reste à l’ombre des Bouloumié pour planer sur la ville.

(1) Vosges Matin, 6 janvier 2020
(2) L’Estrade, avril 2015
(3) Blog diana-andre.com, 2 avril 2010
(4) Paris Match, août 2011
(5 ) La Semaine, août 2012
(6) Le Point, juillet 2012
(7) Les Vosgiens célèbres, par Albert Ronsin et Pierre Heili, éditions Gérard-Louis, 1990

Ces Lorrains à l’assaut de la mairie de Paris

Des figures, maires aux noms intimement liés à l’histoire d’une commune, la Lorraine en aligne une pléthore : parcours atypiques (Josette Renaux à Baccarat, ouvrière en filature devenue Consul de France), incontournables chefs de parti (André Rossinot à Nancy, président du parti radical valoisien), médiatiques (Michel Fournier aux Voivres), ministres-maires, agiles dans les œuvres de réseautage parisien (Raymond Mondon et Jean-Marie Rausch à Metz, Christian Poncelet à Remiremont, Christian Pierret à Saint-Dié, Maurice Lemaire à Colroy…), présidentiables (Séguin, Messmer). Treize ans après sa disparition, Pierre Messmer reste l’un des plus emblématiques. Son nom est uni à celui de Sarrebourg, dont il fut maire de 1971 à 1989. Il fut Premier ministre de Georges Pompidou de 1972 à 1974, avant de se déclarer prêt à prendre sa succession à l’Élysée. La mairie de Paris a, elle aussi, goûté du Lorrain. Ont été maires de la capitale le Meusien Jean-Nicolas Pache (1793/94) et le Vosgien Jules Ferry (1870/71), ayant en commun d’avoir dirigé Paris dans des périodes troublées, la Terreur pour l’un, le Siège et les débuts de la Commune pour l’autre. On retient également le Déodatien Ferdinand Brunot, maire du XIVe arrondissement (1910/19), laissant à ses concitoyens le souvenir d’un grand intellectuel (il était doyen de la faculté de lettres de Paris) et d’un « homme bon », supervisant lui-même les distributions de vivres aux Parisiens pendant la guerre, installant des vaches dans sa cour d’immeuble pour produire du lait. Intellectuel et bon, on colle aussi ces mots au natif de Raon l’Étape, maire du XIe arrondissement, Alain Devaquet. A Paris, les municipales de 2001 ont été lorraines ! Trois Lorrains en course, trois victimes de guerres entre amis. Françoise de Panafieu (née à Moyeuvre-Grande), bien que chouchoute des Parisiens de droite en 1999, quitte le ring en 2000, devancée par l’ex maire d’Épinal à la primaire de droite. Philippe Séguin s’incline en finale face à Bertrand Delanoë… qui venait de régler son compte, à la primaire de gauche, au Vosgien Jack Lang.