Un père prof de philo, une mère instit, Nidhal Rezg a baigné jeune dans l’univers de l’enseignement. Une base qu’il a faite prospérer à coups de puissance de travail, d’une énergie nourrie à la curiosité, d’une attirance pour la recherche et d’un intérêt pour l’ailleurs et la variété des cultures. Titulaire d’une grosse dose d’humour, d’un genre dandy, de crampons au FC Woippy, d’une admiration pour le pragmatisme de DSK et pour la sagesse d’Hubert Védrine, il dirige l’Unité de Formation et de Recherche en Mathématiques, Informatique et Mécanique (UFR-MIM) de Metz. Portrait d’un collectionneur de doublés, Français et Tunisien, brillant et hors-normes, scientifique et philosophe.

« Je suis un immigré climatique, j’aime le froid ». Voilà pour l’explication, partielle, du départ de sa chaleureuse Tunisie. Né à Nabeul, capitale et pointe du Cap Bon, autrement appelée « le beau promontoire », il y a passé son enfance et son adolescence, il y revient régulièrement pour goûter un autre temps, jouir d’un autre rythme, réveiller ses souvenirs : « Lorsqu’il évoque la Tunisie, son visage s’éclaire et se détend : avec les souvenirs de son enfance à Nabeul, la maison familiale dans le quartier de Sidi Maouia, Sana, sa sœur, sa mère, Rachida, et son père, Midani, tragiquement décédé en 1995.Des parents, tous deux enseignants qui se sont rencontrés au lycée de Nabeul lorsque son père était venu de Tozeur pour un stage de formation dans le Cap Bon », écrit Paul Nicolas, auteur d’unUn joli rictus se dessine sur son visage lorsque il sert sa théorie des « BMW ». Les « Borny Montigny Woippy », ceux qui se bornent à un univers restreint, parfois clos.livre recueil de portraits de Tunisiens de Lorraine(1). Nidhal Rezg quitte Nabeul pour Tunis et son École Nationale d’Ingénieurs, puis Tunis pour Lyon où il rallie l’Institut National des Sciences Appliquées. En 1996, avec un doctorat en Automatique industrielle, il opte pour le grand froid, direction le Canada où il enseigne en école d’ingénieurs. Frappé de bougeotte aiguë ? Plus sûrement convaincu que l’avenir de la recherche se joue sur une carte mondiale. Un joli rictus se dessine sur son visage lorsque il sert sa théorie des « BMW ». Les « Borny Montigny Woippy », ceux qui se bornent à un univers restreint, parfois clos, reclus dans un monde qui requiert pourtant de l’ouverture et mobilise des antennes en mouvement perpétuel. Pince-sans-rire délicieux, il n’oublie pas les « BMW Sport… ceux qui sont allés jusqu’à Strasbourg ». De son univers, de ses succès, de ses revers – Laurent Wauquiez, par exemple, alors ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, qui le biffe alors qu’il brigue le poste de directeur de l’ENIM – Nidhal Rezg parle sans détour, il est cash, carré. Pas de danse du ventre au programme, il dit ce qu’il pense et il assume. Les quelques dépits qui polluent son beau CV ont endurci son cuir. Une question sur ses mentors, ceux qu’il nomme ses « modèles monteurs » (ce n’est que du langage informatique !). Il répond DSK, mais un Dominique Strauss-Kahn mâtiné d’Hubert Védrine. Passionnant alliage qu’il revendique ainsi : « J’apprécie beaucoup DSK pour son intelligence et son pragmatisme, ainsi que pour son esprit d’entrepreneur. Hubert Védrine est également un modèle pour moi, j’aime sa sagesse, son calme et sa connaissance du monde à travers les spécificités de chaque pays. Mon modèle monteur est un mixte de DSK et Védrine ». Marier l’esprit d’entreprise et la diplomatie, peut-être une recette pour bousculer un milieu universitaire qu’il trouve « très conservateur et résistant au changement par peur de l’étranger au sens large, par peur de tout ce qui est nouveau. Ce conservatisme et la peur du changement viennent aussi de la culture locale, qui reste une culture BMW ».  À son retour du Canada, en 1999, il prend un poste de Maître de conférence à Metz, puis devient directeur de laboratoire. Son CV, impressionnant, aligne les titres et les thèses : entre autres, directeur du nouveau LGIPM EA 3096, Laboratoire de Génie Informatique, de Production et de Maintenance de L’Université de Lorraine, directeur de Marier l’esprit d’entreprise et la diplomatie, peut-être une recette pour bousculer un milieu universitaire qu’il trouve « très conservateur ».l’UFR-MIM (Unité de Formation et de Recherche en Mathématiques, Informatique et Mécanique), il dirige une équipe de 70 enseignants et chercheurs et 1200 étudiants. « Mon domaine de recherche concerne les problèmes liés à la maintenance et son couplage à la production en intégrant les aspects logistiques comme la sous-traitance et les activités de transports. Je m’intéresse aux stratégies de maintenance et d’inspection des systèmes, ainsi qu’à la gestion de la production et de la maintenance des équipements en leasing. Nos approches s’appuient sur des modèles analytiques afin de proposer des solutions efficientes avec une finalité double : privilégier la recherche fondamentale et se soucier des applications industrielles » En parallèle de cette activité, il vit avec un dada – la création d’une seconde école d’ingénieurs à Metz (lire par ailleurs) – le goût de la vitesse, pratiqué en Jet Ski, celui du collectif, en tant qu’attaquant chez les Vétérans du FC Woippy, et une famille qui partage avec lui l’indispensable besoin d’apprendre et de comprendre, d’élaborer et d’innover. Son épouse est ingénieure, sa fille en 5ème année de pharmacie. Son fils, à l’étape du brevet, connaîtra sans doute le bac made in Blanquer. Avec ou sans maths ? Nidhal Rezg n’est pas convaincu : « Je me pose des questions sur l’adéquation entre les 21 mesures du rapport Villani et la réforme du lycée et du baccalauréat général de Jean-Michel Blanquer. Cette réforme acte le fait que certains lycéens peuvent obtenir le baccalauréat sans enseignement de mathématiques, ni en Première, ni en Terminale. Où est la cohérence ? À quoi servira, in fine, le rapport de Cédric Villani ? ».

(1) Tunisien[ne]s de Lorraine, par Paul Nicolas, décembre 2017, Indola Editions

« ON NE FABRIQUE PAS ASSEZ D’INGÉNIEURS »

Sur onze écoles d’ingénieurs de l’Université de Lorraine, une seule est à Metz. Un autre chiffre chiffonne les Messins : toutes les autres écoles sont à Nancy, exceptée l’École Nationale Supérieure des Technologies et Industries du Bois (ENSTIB) d’Épinal. Metz accueille l’ENIM, École Nationale d’Ingénieurs de Metz, fondée en 1966 sur « un modèle proche des Arts et Métiers ». Hier installée sur le campus du Saulcy, elle est depuis 2010 sur le Technopole. Depuis 2015, elle est intégrée à l’Université de Lorraine, participant au collegium des 11 écoles. En novembre 2016, ce collegium a acté, à l’unanimité, la création d’une 12ème école d’ingénieurs en Lorraine, un projet que porte Nidhal Rezg dans le cadre d’une alliance avec l’ESM-IAE (École Supérieure de Management – Institut d’Administration des Entreprises) baptisée MISTA (Management, Ingénierie et Sciences des Technologies Avancées). Nidhal Rezg a également reçu le renfort du président de l’Université de Lorraine : « Pierre Mutzenhardt m’a soutenu dans les moments difficiles ». Pour Nidhal Rezg, il ne s’agit pas seulement de tenter un rééquilibrage – difficile – avec Nancy, ni même seulement de renforcer le pôle Ingénierie lorrain, il veut aussi répondre à cette problématique : « On ne fabrique pas assez d’ingénieurs », un constat qui ne se limite pas à la Lorraine. En 2017, la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs (CDEFI) avait alerté les candidats à la présidentielle sur la nécessite de « porter le nombre d’ingénieurs de 35.000 à 50.000 par an ». Pour Nidhal Rezg, l’objectif s’organise autour d’un nouveau concept, en lien étroit avec le monde industriel. Les effets pourraient être nombreux et rapides, notamment sur la valeur de l’offre de formations sur ce campus, tout particulièrement si son ouverture à l’international est confirmée, avec des partenariats comme il en a créés par le passé avec les écoles polytechniques d’Agadir et de Tunis, l’Institut Logistique et Transports de Wroclaw et l’université de Medellin. C’est une volonté ferme de Nidhal Rezg, dont le but, in fine, est de « donner plus de chances à des jeunes qui ont du talent »… et à une région dont les étudiants filent trop souvent exercer ces talents sous d’autres horizons.