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Historien spécialiste de l’immigration et des colonies en France, Pascal Blanchard est sur tous les fronts : dans les médias, sur le terrain auprès des plus jeunes, à travers des expositions, des documentaires et les ouvrages qu’il dirige. Sa volonté : promouvoir un autre rapport à ces questions au bénéfice du vivre-ensemble.

Il est rare que la sortie d’un nouveau livre de Pascal Blanchard ne déchaîne pas les passions dans les médias ou sur les réseaux. La sortie récente de Sexe, race et colonies ne fait pas exception : la présence de nombreuses images dérangeantes au sein de cet ouvrage décrivant l’exploitation sexuelle et les mythologies afférentes créées par les nations colonisatrices n’ont pas manqué d’interroger voire de susciter l’indignation. C’était également le cas pour son travail autour des « zoos humains » mettant en scène la figure du sauvage. « Quand j’ai commencé à en parler, j’ai reçu toutes les critiques possibles : on a dit que ce n’était pas un travail sérieux, voire carrément que c’était faux, raconte à ce propos Pascal Blanchard. Aujourd’hui, des centaines de chercheurs travaillent sur le sujet. »

L’historien se souvient que ces questions n’ont pas toujours suscité un tel remue-ménage, pour la simple et bonne raison qu’elles étaient invisibles lorsqu’il débute ses études supérieures au milieu des années 80. Il n’a alors « aucune notion d’histoire coloniale, de l’immigration ou de l’esclavage : au collège et au lycée, ce n’était presque jamais évoqué. » À la Sorbonne, il entame un DEUG option Histoire de l’Afrique noire, puis commence à travailler sur les idéologies coloniales. Les mythologies, les symboles, les constructions culturelles qui mettront en place dans l’esprit du grand public une certaine image des colonies et des immigrés constitueront par la suite la moelle épinière de ses travaux au sein du Groupe de recherches Achac, qu’il fonde en 1989 aux côtés d’autres jeunes chercheurs tels que Nicolas Bancel. « Je fais partie de la première génération de chercheurs en France qui n’avait aucune raison familiale, culturelle ou personnelle de se pencher sur cette histoire-là, indique l’historien. L’histoire de l’immigration n’était pas encore vue comme un grand enjeu historiographique. » Pascal Blanchard décrit la France, en la matière, comme un territoire vierge qu’il va dès lors s’efforcer d’explorer dans le sillage des « post-colonial studies » aux États-Unis, pour faire de ces sujets « des questions de société, avec une approche très critique mais sans jugements moraux ».

Mémoires combattantes, diasporas, sport et diversité et immigration des Suds constitueront les principaux programmes de recherche de l’Achac. Dès sa création, le groupe doit se montrer « solidaire » pour défendre ses travaux face« Des visions religieuses ou identitaires ont fait croire aux jeunes que l’Islam est l’ennemi de la France, mon rôle est de leur montrer qu’il existe d’autres façons de voir les choses. »à l’indifférence universitaire, publique et politique, « une nécessité qui deviendra une force face aux à-coups de la société » dès lors que les-dits travaux commenceront à déchaîner les passions. Pascal Blanchard, chercheur au sein du Laboratoire Communication et politique du CNRS depuis 2011, décrit souvent les dangers de « la matrice identitaire » tout en se défendant d’être un militant. Il évoque ses interventions médiatiques comme essentielles pour ne pas laisser le débat entre les mains de « ceux qui veulent communautariser ou réfuter l’Histoire, des Indigènes de la République (parti fondé en 2005 qui « lutte contre toutes les formes de domination impériale, coloniale et sioniste qui fondent la suprématie blanche à l’échelle internationale » ndlr) au Front National ». Une exposition médiatique qui a tout d’un combat se jouant à coups de débats télévisés et de tribunes, qu’il décrit comme « le plus visible mais pas le plus difficile. Je sais ce qu’on va m’envoyer à la figure, c’est virulent mais ce sont toujours les mêmes rengaines. Se battre sur les programmes, les manuels scolaires, former les jeunes chercheurs sont des combats tout aussi importants. De la même façon, il faut aller sur le terrain, à la rencontre de la population, pas seulement des intellectuels ou des politiques ».

C’est là un autre champ de son intervention en tant qu’historien : échanger avec les enfants de l’immigration mais aussi les « petits blancs », plus largement avec le grand public, dans le cadre de conférences, de débats et des expositions de l’Achac, plus d’une vingtaine actuellement sur le territoire français. Un travail de pédagogie « complémentaire avec la diffusion d’un documentaire sur Arte, explique Pascal Blanchard. Aujourd’hui, si les questions liées aux colonies et à l’immigration sont davantage abordées qu’il y a trente ans, elles suscitent également davantage la peur : dès le collège, certains refusent de parler de l’islam ou de la guerre d’Algérie. Des visions religieuses ou identitaires ont fait croire aux jeunes que l’islam est l’ennemi de la France, mon rôle est de leur montrer qu’il existe d’autres façons de voir les choses et d’appréhender l’Histoire comme un questionnement permanent. » Il s’investit également dans le domaine de la muséographie en fondant en 1999 la société Les Bâtisseurs de mémoire, qui réalise des musées d’entreprises.

Au vu de la situation internationale actuelle, avec la résurgence du nationalisme au plus haut niveau des États, face aux discours extrêmes tenus de part et d’autre, relayés notamment par les réseaux sociaux, on est tentés de demander à Pascal Blanchard si parfois il n’est pas frappé par le découragement, voire par un constat d’échec lorsque recule le travail de l’historien face à ces « mythologies » qu’il décrit. « Il y a en France des problèmes politiques, identitaires, mais au moins on en parle, contrairement à beaucoup d’autres pays, tempère-t-il. Pour tenter d’écrire une histoire commune et trouver les clés du vivre-ensemble, le bouillonnement vaut mieux que le silence ».


Miroirs de l’Histoire

Depuis l’arrivée au pouvoir, entre autres, de Viktor Orbán en Hongrie, de Donald Trump aux États-Unis, de la Ligue du Nord au sein d’une coalition en Italie, la crise économique de 2008 et plus généralement la montée des populismes, le parallèle entre la situation du monde actuel et celle des années 30 est sur toutes les lèvres. Pascal Blanchard et l’écrivain et historien Farid Abdelouahab ont choisi de s’en emparer dans Années 30. Et si l’Histoire recommençait ?, qui propose « un large panorama visuel du monde des années 30 (…) en s’interrogeant sur les éventuelles relations, les mécanismes analogues, les identités communes, les échos et les résonances avec la période actuelle. »

Comme dans nombre d’ouvrages de Pascal Blanchard, les images sont omniprésentes : photographies, couvertures de presse, documents de propagande… celles du passé et du présent sont régulièrement comparées. « Les images ont construit les imaginaires : 99 % des européens ne s’étaient jamais rendus dans les colonies, ce sont les images de propagande qui ont alimenté une certaine vision de l’Empire, explique Pascal Blanchard. De plus, elles constituent une source plus facilement décryptable que l’écrit, et sont irréfutables. »

Chacun des douze chapitres présente un état des lieux de la situation politique, économique et culturelle de l’Asie à l’Amérique en passant par l’Europe. Des parallèles troublants sont systématiquement effectués avec notre époque, de telle manière que, même si l’introduction précise que « personne ne peut affirmer que l’histoire se répète », la démarche des auteurs semble soutenir le contraire. « Similaire ne veut pas dire identique : l’Histoire a pu connaître des crises, des inquiétudes, des mécanismes similaires qui n’auront pas pour autant produit les mêmes résultats, précise l’historien. Étudier l’Histoire n’empêche pas de reproduire les mêmes erreurs, elle est juste un moyen de mieux lire le présent : c’est le rôle de ce livre. »

Les Années 30. Et si l’Histoire recommençait ?
de Pascal Blanchard et Farid Abdelouahab
Éditions La Martinière