© Illustration : Philippe Lorin

Personnage familier des Français à l’heure de leur JT, reporter pour France 2 en Israël de 1981 à 2015, Charles Enderlin apparaissait à l’écran tel un professeur audacieux, défiant nos paresse et regard lointain – et souvent faussé – sur le Proche-Orient et tentant d’éclairer nos lumières sur la discorde la plus complexe de la planète. Son livre récemment paru, De notre correspondant à Jérusalem. Le journalisme comme identité, sorte de bilan, nous balade sur une gamme de sentiments variés : les fiertés et les doutes, les frustrations et les bonheurs, à travers des moments clés de l’histoire. L’ouvrage se lit aussi comme une leçon de journalisme, celui de la rigueuret de l’honnêteté. Quelques pages nous conduisent en Lorraine, notamment les villes de sa jeunesse, Nancy et Metz.

Ne pas réduire Charles Enderlin à l’un des meilleurs spécialistes du Proche-Orient. Ses « cinq mille sujets et duplex, ses quatre documentaires télé, sans parler de la dizaine de livres [qu’il a] publiés »(1) finalement traduisent un monde fait de deux catégories, pas exactement ceux qui ont un pistolet et ceux qui creusent, mais les hommes de guerre et les hommes de paix. Un genre de dichotomie valant souvent au Juif laïc qu’il est, citoyen journaliste d’abord, la haine de ceux dont le monde se divise en deux autres parties, les Juifs et les autres. « Dès mes premières années de rédacteur reporter à la radio israélienne, j’ai découvert qu’une partie de mes auditeurs voulait que je fasse preuve d’un patriotisme badigeonné de nationalisme. En tant que Juif et Israélien, je ne devais pas diffuser de critique d’Israël, et, surtout, ne pas utiliser le vocabulaire d’un Français républicain. Cela ne me convenait pas. Mentalement, j’ai adopté ma quatrième identité : journaliste »(1).

Parce qu’il observe et relate la douleur palestinienne, il est « le Juif qui a la haine de soi », titre aussi grossier que les pancartes de l’extrême droite israélienne exposant le Travailliste Ytzhak Rabin coiffé du keffieh d’Arafat au lendemain des accords d’Oslo. Charles Enderlin explique un monde complexe et décrypte les enchaînements de l’histoire. Pour mieux comprendre le climat et les périls de notre époque, il faut visionner son film Au nom du Temple, révélant la progression du sionisme religieux, et de l’islamisme radical, autour de la question du Mont du Temple, à Jérusalem, revendiqué historiquement par les Musulmans et les Juifs. Observateur intègre, attaché aux faits, engagé tout de même, militant de la paix et défenseur d’un État palestinien, il conserve naturellement dans son panthéon des grandes émotions la venue d’Anouar el-Sadate, président de l’Égypte, à Jérusalem. « C’était l’équivalent de l’atterrissage d’Armstrong sur la lune, c’était extraordinaire », quatre ans seulement après la guerre du Kippour, cinq ans après que le leader arabe ait déclaré être prêt « à sacrifier un million de soldats » pour ferrailler contre Israël. La visite de Sadate à Jérusalem bâtira les fondations des accords de Camp David (1978, Sadate, Begin, Carter), treize ans avant les accords d’Oslo (1991, Rabin, Arafat, Clinton), autre date majeure dans la mémoire de Charles Enderlin. « Oslo, j’y ai cru ».

Et aujourd’hui ? « Le conflit israélo-palestinien a disparu des écrans de télévision, d’abord parce que la stratégie palestinienne a échoué et parce que l’objectif de la droite israélienne, au pouvoir depuis 2009, est d’annexer – sur le terrain, pas juridiquement – 60% de la Cisjordanie avec le développement des colonies. Les jeunes correspondants qui arrivent [Charles Enderlin est Franco-Israélien et vit toujours en Israël, NDLA], je leur dis : il faut couvrir la droite israélienne, d’autant plus que les dernières élections ont vu l’arrivée du parti « Sionisme religieux » qui comprend des députés kahanistes, anti-arabes, homophobes, ouvertement misogynes, intégristes et racistes et qui se revendiquent comme tels. Ils sont revenus au parlement sous la houlette de Benjamin Netanyahou qui les a favorisés (…) Le Monde a fini par faire un papier sur l’arrivée des kahanistes au parlement israélien, et c’est important. Je sais que dans les rédactions parisiennes, on n’aime pas parler de la crise interne israélienne et de la démocratie israélienne, parce que les réactions immédiatement arrivent, engueulades, parfois menaces, donc on évite. La situation à Gaza est catastrophique mais quand avez-vous vu dans un média quelconque un vrai reportage sur cette situation ? Et quand tout à coup, Gaza va exploser, ou imploser, les gens demanderont pourquoi. Quand les grands attentats islamistes sont arrivés en France, on m’appelait et on me demandait : Mais qu’est-ce qu’on leur a fait ? Mais on n’a pas suivi la situation de l’Irak et de la Syrie pendant des années, on n’a pas expliqué l’idéologie de Daech. L’islamo-gauchisme, je ne sais pas ce que c’est, mais l’islamisme radical, je sais qu’il faut lutter contre, point. Le Hamas à Gaza a mis en place un régime totalitaire. C’est le seul endroit au monde où les Frères musulmans gouvernent. (…) Aujourd’hui, il est quasiment impossible de parvenir à un accord et de créer un État palestinien, mais je pense qu’il est indispensable de continuer d’espérer ».

Le journalisme selon Charles Enderlin – aller voir, confronter les sources, dire, suivre – est-il révolu ? Quand on lui servait à la rédaction en chef « ton conflit israélo-palestinien, ça fait feuilleton, il y en a marre ! », on lui servait en fait les hors-d’œuvre, l’amorce d’un journalisme où la pédagogie, la liberté du reporter, les longs formats, les droits de suite sont réservés aux aristos de l’info. Sur les grands boulevards, ils cèdent déjà la place au saut du coq à l’âne, à la fabrique du like et du retweet, à un journalisme de surface, excité par les passions. Entre deux programmes de divertissement. À 75 ans, Charles Enderlin n’a peut-être pas dit son dernier mot. D’autres livres dans les tuyaux ? « Pour l’instant, non, mais il y a quelques idées qui traînent ».

Fabricant de fusées à Metz avec la bénédiction du général Massu

Charles Enderlin débarque en Israël fin 1968. Il y devient journaliste « par hasard », après avoir tenté des études de médecine à Nancy. La Lorraine, il la découvre à l’âge de huit ans, avec sa mère, rejoignant ses grands-parents maternels qui ont quitté Vienne après l’Anschluss de 1938. Élève à Poincaré, à Nancy, ainsi qu’à Barbot et Fabert, à Metz, il découvre, dans la relation avec les Juifs, le meilleur et le pire. « À Nancy, j’avais un copain qui était le fils d’un légionnaire français et d’une Vietnamienne. Il était pensionnaire au lycée. Pour quelques gamins, lui, il était le Viet et moi, le Juif. Quand je suis passé en seconde à Metz, il y a eu un incident avec un des profs, les Juifs de la classe avaient toujours des mauvaises notes. Un jour, j’ai réagi, je suis passé en conseil de discipline et j’ai été suspendu trois jours. Je suis ensuite passé du collège Barbot au lycée Fabert et mes notes en français ont fait un bond gigantesque. Cela dit, j’ai grandi dans l’idée de la France qui accueille. Mes grands-parents vivaient avec leurs trois enfants. L’aîné, mon oncle Walter, ma mère, Trudy, et Charles, le plus jeune. La police des étrangers de Nancy, protecteurs de nombreux Juifs étrangers, leur a fourni des faux papiers. Ces policiers, courageux résistants, seront reconnus Justes parmi les Nations, par Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem ».

À Metz, début des années 60, Charles Enderlin faisait même dans la fusée. Il s’en souvient avec humour : « Au lycée Fabert, j’avais créé un club Jeunes Sciences. On avait fabriqué des fusées et il nous fallait trouver un endroit pour les lancer. Je suis allé frapper à la porte du Gouverneur militaire, un certain Général Massu. Il m’a dit : il n’y a pas de problème, mon gamin ! Et nous avons eu le camp de Bitche pendant une journée, avec des Jeeps pour courir après notre fusée qui avait fait pschitt ». 

 

Charles Enderlin livre

De notre correspondant à Jérusalem. Le journalisme comme identité

par Charles Enderlin,

avant-propos de Michel Wieviorka,

éditions Don Quichotte (Le Seuil),

avril 2021, 343 pages, 20€