Buste de Charlemagne, dans le trésor de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle © Euregiocontent/123RF.COM

par Marc Houver

L’Empire romain disparu en 476, le barycentre de la vie intellectuelle et artistique se déplace à l’Est de la Méditerranée. Des États organisés et puissants y prospèrent. Byzance s’impose comme capitale de l’Empire romain d’Orient. Mais l’Islam conquérant vient bousculer cet équilibre. Les troupes musulmanes se retrouvent aux portes d’une Gaule mérovingienne qui se meurt lentement de l’inaction « des rois fainéants » et des nombreux partages territoriaux qui l’ont plongé dans le chaos. Au milieu du 8e siècle, un homme, Charlemagne, va imposer méthodiquement sa vision d’une nation franque, ouverte à une modernité patinée de tradition, et celle d’un peuple chrétien porteur d’une mission divine. Aix-la-Chapelle devient la capitale d’un nouvel Empire d’Occident.

Il est des personnages qui constituent des pierres angulaires de l’Histoire, s’inscrivent dans les mémoires comme autant de mythes, sans que l’on dispose pour autant de beaucoup d’informations précises à leur sujet. L’empereur Charlemagne entre dans cette classification assez particulière. Que sait-on réellement de cet homme qui a bercé nombre de générations, au point de s’inscrire faussement dans l’imagerie populaire comme l’empereur à la barbe fleurie ou celui « qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer l’école » ? 

D’emblée, on se perd en conjectures concernant ses date et lieu de naissance. On le dit né « le 4 des nones d’avril », comprendre par là le 2 avril. Mais on ignore si c’est en 742, 747 ou 748. Des présomptions qui procèdent d’analyses d’archives et de déductions diverses, calculées à partir notamment de la date de la mort de l’intéressé, en l’occurrence en 814. Il en est de même à propos du lieu de naissance puisqu’on hésite entre rien moins que cinq lieux : Quierzy-sur-Oise, Ingelheim am Rhein, Aix-la-Chapelle, Herstal ou Jupille.

Charlemagne

On en sait néanmoins un peu plus sur sa prestigieuse filiation. Il est le fils de Pépin III, dit Pépin le Bref en raison de sa petite taille et de Berthe au Grand pied, en référence à son pied bot. Il est aussi le petit-fils de Charles Martel, ce chef militaire franc et dirigeant de la Francie en sa qualité de « Maire du palais », qui a affronté victorieusement les armées omeyyades à Poitiers en 732, arrêtant ainsi la progression des troupes sarrasines, après qu’il soit parvenu à tuer leur chef, Abd el-Rahman. Mais plus encore, il est un Pippinide. C’est ainsi que l’on désigne le lignage des membres de la noblesse franque qui ont prospéré dans l’ombre des rois mérovingiens, descendants de Clovis, qui ont très largement participé à la rénovation du royaume. Plus précisément, ce sont tous les membres collatéraux de la famille de Pépin de Landen, descendants par les mâles des principaux chefs de l’aristocratie austrasienne. 

La jeunesse de Charlemagne reste tout aussi énigmatique. Peu de choses nous permettent de nous forger un point de vue circonstancié sur son éducation. Il semblerait qu’il sache lire mais ne maîtrise pas l’écriture. Il a un frère, Carloman 1er , de quelques années son cadet. Ils sont tous les deux les héritiers du royaume de Pépin. Les deux frères vivent dans la paix quand, en 771, Carloman 1er meurt subitement. Charlemagne n’hésite pas un instant pour mettre la main sur le royaume de son frère, lésant au passage ses propres neveux. Cela pèse sans doute peu lorsqu’il s’agit de se poser en chef unique et de régner sur l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne, la Provence, l’Alémanie, l’Aquitaine, la Vasconie, la Septimanie, la Bavière et la Frise, et, accessoirement, de faire main basse sur les richesses de ces territoires. De quoi édifier un royaume imposant dans ses dimensions et surtout riche d’un trésor mobilier et de terres généreuses. 

Disposer de richesses est un impératif dans l’organisation politique du royaume franc de l’époque. Leur distribution permet de s’attirer en retour l’acceptation du serment vassalique. C’est ainsi que l’on nomme le rite qui permet de s’adjoindre des hommes sûrs et dévoués. Les soutiens du roi sont tenus par un lien de la vénalité, par un serment de vassalité et par une relation privilégiée avec les chefs de l’Église. Ces derniers ont conscience de ce qu’ils doivent à leurs protecteurs et n’oublient pas qui les a sauvés de l’Islam. Sur ce triple fondement, le roi peut s’imposer en chef moral. 

Tel est l’héritage qui figure dans l’escarcelle de Charlemagne. La voie est tracée. Charlemagne saura creuser ce sillon. Tout d’abord en se positionnant en véritable guerrier. Il en a les qualités, la carrure physique et la force morale. Imposant par la taille, rustique dans ses attitudes, il apprécie la vie rude et simple. Des aptitudes indispensables en une époque où les notions de confort et de facilité de vie n’appartiennent pas au quotidien et sont même l’apanage des faibles. 

Pour mener le combat, il peut s’appuyer sur une armée puissante de plusieurs dizaines de milliers de guerriers, tous issus d’un service militaire qui concerne les hommes libres dès l’âge de douze ans. Répartis entre une cavalerie lourde, une cavalerie légère et l’infanterie, ils peuvent tous être mobilisés au gré des besoins territoriaux. On prend en effet soin de ne jamais engager l’intégralité des forces, afin de ne pas s’exposer en se découvrant totalement. Peu d’entre eux dépendent directement du roi, si ce n’est une garde rapprochée. Les autres sont des hommes libres qui prennent leurs ordres lors d’assemblées annuelles de grands du royaume qui se réunissent lors du « champ de mai ». 

Une politique qui s’avère fructueuse, le territoire du royaume s’accroissant nettement pour couvrir les territoires actuels de la France, de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, de l’Allemagne, de la Suisse, de la Hongrie, de la Slovénie, de la moitié de l’Italie et d’une partie de l’Espagne. Un domaine qui couvre à peu près tout l’Occident chrétien et confère à son titulaire une assise véritable. Mais pour parvenir à gouverner une superficie aussi vaste, il faut s’imposer par un acte de reconnaissance symbolique fort.

L’idée d’un sacre commence à naitre dans l’entourage royal. Il apparaitrait comme le couronnement symbolique d’une démarche inscrite dans la droite ligne de l’imperium romain. Il s’agit pour Charlemagne de se placer dans cette filiation, mais cette fois avec un chef consacré par le pape. Ce serait une manière de rassembler la cité terrestre et la cité céleste chrétienne, le ministère royal et la société sur laquelle il entend s’exercer. Et ainsi se donner une légitimité nouvelle, issue du droit divin, avec un chef oint du Seigneur et responsable de tout un peuple devant lequel il aurait la responsabilité de maintenir la paix et la concorde, par-delà la diversité de celui-ci. À un peu plus de cinquante ans, Charlemagne, plus sédentaire que lorsqu’il était un guerrier, installé en son palais d’Aix-la-Chapelle, aspire en effet à un mode de vie différent et à une nouvelle forme de reconnaissance qui l’installerait définitivement. 

Sacre de Charlemagne

© Couronnement de Charlemagne à Rome le 25 décembre 800 par le Pape Léon III / Droits réservés

L’idée impériale n’est pas pour déplaire au pape Léon III qui y voit l’occasion de redonner à Rome une position centrale susceptible d’éclipser le rayonnement de Byzance. Plus prosaïquement, c’est aussi un moyen pour lui de se placer en position de force dans un clergé au sein duquel il lui faut encore s’imposer. Car même s’il a fait l’objet d’une élection rapide après Adrien 1er, le nouveau pape peine à asseoir son autorité. Il a été la cible d’un attentat perpétré contre sa personne le 25 avril 799 et s’il est encore en vie, c’est seulement grâce à une intervention franque. Il est exfiltré de la basilique Saint-Pierre par le Duc de Spolète et conduit à Paderborn, où il rejoint Charlemagne. Une rencontre qui s’avère décisive. 

Le roi des Francs et des Lombards, qui tenait en haute estime le prédécesseur du nouveau pape qui lui avait donné l’onction royale, veut mieux connaître son successeur pour pouvoir, éventuellement, l’aider. Les deux hommes s’entretiennent pendant un mois au cours duquel ils échafaudent une stratégie commune. Si on ne sait que peu de choses précises du contenu des entretiens entre les deux personnages, on peut supposer que c’est à ce moment qu’ils ont décidé d’organiser la venue officielle de Charlemagne à Rome l’année suivante, à Noël de l’an 800. Un déplacement dont les visées sont clairement définies : « régler les affaires publiques, ecclésiastiques et privées de Rome, du siège apostolique et de toute l’Italie ». En d’autres termes, il s’agit de légitimer le pape en faisant établir clairement son innocence par rapport aux crimes dont il avait été accusé et qui avaient conduit quelques-uns à chercher à le destituer.  

Le roi arrive en fait un mois plus tôt que prévu dans la cité vaticane. Le 23 novembre, il est accueilli par le pape avec des égards protocolaires supérieurs à ceux que l’on réservait à l’empereur byzantin lui-même. Le successeur de Pierre vient en effet l’accueillir à douze milles de Rome. La symbolique est forte et significative en ce qu’elle incite sans doute Charlemagne à afficher sa reconnaissance vis à vis de ce dernier. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’assemblée du clergé qui rétablit le pape dans sa dignité, se tient deux jours seulement avant que ce dernier ne couronne Charlemagne empereur, le 25 décembre 800. Un échange de bon procédé. 

Le cérémonial mis en œuvre est tout à fait inédit. À l’inverse des usages traditionnels, on couronne le roi avant de le faire acclamer par le peuple romain. En cet instant, Charlemagne ne mesure sans doute pas les conséquences de cet acte, qui le fait tout à la fois « Seigneur empereur », « Auguste » et « César » par la décision de l’Église. Mais la réalité s’impose et fait même grand bruit. On frappe des deniers au nom de « Charles, Empereur, Auguste ». De nombreuses ambassades sont échangées à travers toute l’Europe, jusqu’en Orient, pour imposer ce nouvel empereur.  

À partir d’Aix-la-Chapelle, celui-ci entend, par de nombreux textes règlementaires, les capitulaires, donner une homogénéité à un empire bigarré de peuples et de langues. Tous vont dans le sens d’une pacification bien plus approfondie que la pax romana d’antan. Ils prônent la concorde, l’union et même l’amour entre les peuples et les hommes. Mais on ne se contente pas de bons mots. Charlemagne veut faire reposer cette paix sur trois piliers : la volonté unanime, la justice et le serment de fidélité.  

La volonté unanime, est indispensable pour permettre le gouvernement de l’empire jusqu’aux confins. Charlemagne ne pouvant être partout, il renouvelle en 802 un corps d’inspecteurs chargés de s’assurer de bonne volonté de tous. Ce sont les missi dominici. Ils sont envoyés provisoirement sur les territoires pour assurer le contrôle, dénoncer éventuellement les mauvais agissements et les redresser si besoin était. De même, l’empereur exige des hauts dignitaires qu’ils soient eux aussi des exemples d’entente et de concorde. Les missi dominici ont pour mission de stimuler toutes ces qualités exigées des administrateurs de l’empire. On considère que « l’unanimité de tous pour réaliser la paix, est (…) la responsabilité de chacun. »

La justice, passe par l’harmonisation des législations disparates en vigueur dans l’empire, héritages du code romain, des lois germaines et franques. On introduit ainsi dans le cadre règlementaire général, l’ordalie, le combat judiciaire et la preuve par serment. Autant de mesures qui indiquent toute la place que Charlemagne entend bien réserver à la loi divine.   

Le serment de fidélité institué en 802, constitue une innovation certaine et une avancée. Elle doit donner naissance à une dynamique nouvelle des liens entre individus, par une rénovation du rapport vassalique. Il concerne tous les hommes, dès l’âge de douze ans, est public et se prononce sur les reliques des saints. Il engage chacun dans la réussite du programme impérial. On passe ainsi d’une société d’hommes libres, à celle de groupe lié par un engagement, à travers la relation d’interdépendance seigneur-vassal, le premier devant protection au second et ce dernier, obéissance au premier. Une manière de créer des groupes d’hommes dévoués, dans toutes les strates de la société, et de charpenter cette dernière autour d’engagements et de devoirs réciproques, librement consentis. 

Un équilibre de fonctionnement s’installe ainsi, adossé à une assimilation de la loi impériale à la loi religieuse. Au point d’insérer parfois la loi religieuse dans les capitulaires envoyés aux missi dominici. L’Empereur devient le chef d’une Église franque organisée autour des évêques et s’appuyant sur un corps de clercs, bien formés, qui sont chargés d’assurer le culte et d’encadrer les fidèles autour d’une nouvelle liturgie. Il s’en suit un nouvel ordonnancement des offices et une évolution vers plus de propreté et de dignité dans les églises, provoquant toutefois une diminution de la fréquentation de ces dernières.  

Évidemment, cette organisation particulièrement bien pensée autour d’une ligne directrice générale claire, n’a pas engendré en retour une totale obéissance. Malgré la volonté carolingienne, l’adaptation de l’Occident franc a souvent été difficile à concilier avec les habitudes locales.  Mais cette direction commune, qui porte le sceau caractéristique de Charlemagne, permet de rassembler des peuples différents et de mettre un terme à toute référence à un empire romain désormais complètement disparu. L’Europe prend, après le règne de Charlemagne, un tour nouveau.


Le serment de fidélité

Serment de fidélité

©DR

« Serment par lequel, moi, je fais de nouveau serment au seigneur Charles, très pieux empereur, fils du roi Pépin et de Berthe, d’être fidèle comme un homme par droit doit être envers son seigneur, pour son royaume et son droit. Et ce serment que j’ai soin de jurer, je veux le conserver pour autant que je sais et je comprends, dorénavant. Que Dieu qui a créé le Ciel et la Terre me garde, et aussi, le patronage des saints. »

 

(Capitularia Missorum specialia, MGH Capitularia, I. pages 101-102)

 

 

Prémices du Service National

Soldat Charlemagne service national

©DR

« Tu te présenteras le 15 des Calendes de juillet (16 juin) avec tes hommes bien armés et équipés prêts à entrer en campagne dans la direction que j’indiquerai, avec armes, bagages, et tout le fourniment de guerre, des vivres et des vêtements. Chaque cavalier (caballarus) aura un écu, une lance, une épée, une dague, un arc et un carquois garni de flèches. Dans les chariots, il y aura des outils de tous genres, cognées, doloires, tarières, haches, pioches, pelles de fer et tout l’outillage nécessaire en campagne. Dans les chariots, il y aura aussi des vivres pour trois mois à compter du jour du départ, des armes et des vêtements pour six mois »

(Lettre de Charlemagne à Fulrad, MHG Leges, Capitularia, I. page 168)

 

 

Les Maires du Palais

C’est sous ce vocable que l’on désigne, du 6e au 8e siècles, dans le royaume franc et notamment chez les Mérovingiens, les dignitaires les plus importants placées auprès du roi. Il y a ainsi un Maire du palais par royaume. Initialement, ses fonctions consistent uniquement en la gestion domestique des domaines royaux. Mais très rapidement, les Maires du palais s’imposent en tant que conseillers particuliers des monarques. Il est vrai qu’ils disposent de l’oreille du souverain et, à ce titre, peuvent inspirer les stratégies militaires, l’élaboration du corpus législatif ou même les décisions judiciaires. En fait, dès le 7siècle, ils assument la réalité des principaux pouvoirs régaliens et se chargent des nominations aux fonctions administratives et religieuses. Au point qu’ils parviennent, petit à petit, à faire et défaire les titulaires de la fonction suprême. C’est par cette “voie royale“, que les Pippinides parviennent progressivement à tenir une position prépondérante et à faire s’imposer la dynastie carolingienne, au milieu de ceux qui entreront dans l’Histoire de France sous le qualificatif peu reluisant de « rois fainéants ». Parmi quelques Maires du palais célèbres, on peut citer par exemple, Charles Martel, Carloman fils de ce dernier ou Drogon, lui-même fils de Carloman. Une belle illustration du caractère héréditaire de la charge. La dénomination de « Maire du palais » est entrée dans la langue commune pour désigner la personne qui, dans une entité, exerce la réalité du pouvoir.