Cédric Rouillon dirige RCF 57 – Radio Chrétienne Francophone en Moselle, anciennement Radio Jérico – depuis deux ans. L’exercice ne consiste pas seulement à attraper de nouvelles parts d’audience et diffuser la parole de journalistes, animateurs et chroniqueurs. La mission mobilise une vision à 360° et sollicite la faculté de donner du corps aux voix et du sens aux programmes. Né à Saint-Dié, de parents boulangers pâtissiers à Blâmont, Cédric Rouillon entre dans la vie professionnelle par la porte associative. A la Passerelle à Borny, il apprend à tout faire, à chercher « le monde des possibles, souvent avec des bouts de ficelle ». Habitué des réflexions collectives et des fabriques de systèmes D, il s’en inspire pour accompagner RCF de jadis à après-demain, de la bande FM à la radio numérique terrestre. Révolution en cours.

Ne cherchez pas le Che, la révolution est feutrée, collective, attentive aux uns – les piliers, les historiques, les Thierry Georges, Chantal de la Touanne, Jean-Louis Baudoux… – et aux autres, nouveaux venus, plus rompus aux nouveaux modes médiatiques. La radio change. Elle mêle aujourd’hui l’image, le texte et le son, le virtuel et le réel, la création de contenus podcastés et le direct à l’antenne, le wireless et la pile alcaline du toujours magique transistor. Et demain ? Embarquer tout le monde dans l’aventure du basculement plaît à ce directeur installé à la frontière de deux générations.

Le garçon, désormais jeune père de famille, naît sous l’aurore des années quatre-vingt, aujourd’hui célébrées comme on siffle un air de belle époque. La nostalgie le guette, il s’émerveille d’un retour, les jours derniers, pour la première fois depuis dix ans, à Blâmont, là où il traversait l’enfance. Le futur l’épie aussi et il empoigne le défi avec gourmandise. C’est de bon augure. Questionné sur ses passions hors de sa vie professionnelle, il cite dans une somptueuse jouissance : « la bouffe, d’abord ». Le cœur parle. « Je n’ai pas souffert pendant le confinement, je cuisinais tout le temps ». Cloîtré ou pas, il raffole de l’ambiance des fourneaux, jamais tiraillé entre les goûts de sa fille, la cuisine japonaise, et de son épouse, plutôt méditerranéenne. La suite de ses dadas : « On est bien lotis en musées à Metz mais dès que je peux, je pars faire un musée en Europe ». Plus jeune, Tim Burton l’inspirait, « parce qu’il racontait quelque chose de la vie qui n’existe pas, de l’évasion. Aujourd’hui, mes inspirations sont davantage picturales, les tableaux de Hopper par exemple ». Clin d’œil à ses années lycées, à Loritz à Nancy, section F12 Arts appliqués. « J’avais envie de faire de la communication ». Pari tenu, sa vie ressemble à une foule d’accointances. D’abord « dans trois boîtes qui successivement font faillite, c’était en 2000, l’époque de l’éclatement de la bulle internet », puis à la Passerelle, dans le quartier de Borny à Metz (lire par ailleurs).

L’envie le conduit en 2019 à RCF. « Je suis passé de celui qui fait à celui qui parle de ce qui se fait. C’est assez troublant car lorsque vous êtes du côté des médias, journaliste ou autre, les gens ne vous parlent plus de la même manière. Le plus marquant, c’est le changement d’échelle. J’étais très messocentrique, mon quotidien était rythmé par la vie des quartiers, à Borny et dans d’autres quartiers populaires, et j’arrivais dans une radio où on croise moult personnes, de toute la Moselle et même au-delà. Par ailleurs, je n’étais pas très connecté au monde de la culture, qui est très présent à RCF. Nous sommes parmi les médias qui couvrons le plus l’actualité culturelle ». Il arrive deux ans après l’abandon de l’enseigne Jérico, devenue RCF 57 : « Ce changement représentait d’abord un impératif économique. La vision du père évêque consistait à éviter l’isolement. Un média purement local ne pouvait pas perdurer. L’idée était donc de pérenniser la radio par le rapprochement avec le réseau RCF [64 antennes en France et en Belgique] qui gère des grosses locales, comme à Lyon, avec de nombreux salariés, et d’autres qui fonctionnent uniquement avec des bénévoles ».

RCF 57 campe entre les deux, avec six salariés, soixante intervenants occasionnels et extérieurs, 120 000 auditeurs réguliers, cinq émetteurs couvrant une zone d’habitat de 700 000 Mosellans et un budget de 300 000 euros alimenté par le diocèse de Metz, le ministère de la Culture et les dons (plus de 50 % du budget). Avec l’équipe du conseil d’administration, son président Roger Cayzelle et les salariés, Cédric Rouillon gouverne des équilibres. Entre programmes nationaux et locaux, de grande qualité, le local pesant obligatoirement, selon le CSA, au moins quatre heures par jour. Entre une production endogène et des contributions externes, à travers notamment des partenariats, avec les médias La Semaine ou Court-Circuit, les notaires, les maires ou Metz Mécènes Solidaire. Entre la fidélité aux fondements chrétiens de RCF et l’ouverture aux débats et actualités qui inondent la vie profane. « On a une identité autour de la spiritualité et de la culture, souvent liées. On se positionne autour des chercheurs de sens. Un responsable éditorial national avait sorti une formule que je ressers de temps en temps : « notre positionnement serait un France Culture avec une proposition spirituelle et une dimension de proximité« . Ce n’est pas toujours bon de se comparer mais cela permet de mieux nous situer ».

Énième quête d’équilibre, elle confronte l’acquis d’aujourd’hui et l’idée de demain : « On est clairement dans un basculement, on vit un changement profond. Outre le direct, il faut par exemple qu’on produise des séries de podcasts thématiques, et c’est aujourd’hui aussi important que l’antenne quotidienne. Le renouvellement du site internet s’inscrit aussi dans cette stratégie. On demande à des journalistes radios de se mettre à écrire, ce qui n’était pas toujours le cas. L’important est d’amener tous ces changements en douceur ».

 

Borny mon amour

Certains quartiers de ville, concentrations d’immeubles à loyers modérés, traînent encore souvent le double adjectif populaire et difficile. La réalité n’est ni uniforme ni figée et une balade suffit parfois à remballer les amalgames et clichés encroûtés.

À Borny, dont la réputation sulfureuse a longtemps résonné au-delà de Metz, la balade de Cédric Rouillon a duré des années. Il connaît les lieux, y a travaillé quinze ans. « J’adore ce quartier parce qu’il est composé de nombreux acteurs très différents, entreprises, acteurs sociaux, l’Éducation Nationale y met aussi des moyens… Un de mes premiers projets était un documentaire sur l’histoire de Borny. Il n’y a pas si longtemps, il y avait encore des paysans, qui témoignent dans ce docu, ils expliquent que leurs champs étaient à l’endroit de l’actuel lycée Schuman. C’était un village avant, et la ZUP a été posée autour de ce village. Vous connaissez actuellement les fameuses quatre tours de Borny. Il y avait un projet avec 44 tours et les habitants ont mené une grève de la faim contre ce projet. C’est un quartier où il y a une conscience de la revendication et un esprit militant. Même architecturalement, sur l’échelle des grands ensembles métropolitains, je trouve que c’est un beau quartier ».

Sur place, Cédric Rouillon lance notamment Borny Buzz, « un média de proximité qui parle des quartiers d’une autre manière, initié dans la période post-émeutes de 2005. A cette époque, il y a eu un mouvement de journalistes s’installant en résidence dans les quartiers. Nous, on l’a fait dans l’autre sens, c’est à dire que ce sont les acteurs du terrain qui ont cherché à devenir un média ». Borny Buzz s’est développé depuis, a évolué, désormais plus « un outil d’éducation aux médias. Ce qui est très chouette, c’est que l’association et les projets ont continué, se sont même amplifiés. Mes collègues font un super boulot sur Borny ».