© Illustration : Philippe Lorin

par Marc Houver


« Une des meilleures têtes d’Europe », aux dires de Diderot. Une despote éclairée, selon le jugement du tribunal de l’Histoire. La réalité du règne de Catherine II, femme battue devenue impératrice de Russie de 1762 à 1796, après avoir destitué et éliminé physiquement son mari, oscille entre ces deux réalités. Femme de pouvoir, elle place son pays sur les rails de la modernisation. Le destin exceptionnel d’une petite princesse allemande, parvenue à être la tsarine au règne le plus long de l’histoire russe.

Devenir impératrice de Russie sans posséder aucun droit à régner, ni même une véritable dot ou une histoire familiale particulière, aurait constitué une gageure pour qui que ce soit au 18e siècle. Sauf pour une presque inconnue, dénommée Sophie d’Anhalt-Zerbst, princesse allemande, née le 21 avril 1729 à Stettin, en Poméranie, dans le nord-ouest de la Pologne, province alors prussienne. La jeune fille n’a aucun attrait spécifique ou généalogie distinctive, si ce n’est un véritable appétit pour les choses de l’esprit, une génitrice ambitieuse et un physique avenant.

Les parents auraient bien sûr préféré un garçon, car c’était, à l’époque, la garantie d’une meilleure réussite.  Mais cela n’empêche pas la mère de nourrir malgré tout, pour sa progéniture, plus que des ambitions, un destin. C’est à cet effet, qu’elle introduit très tôt sa fille dans les milieux intellectuels et du pouvoir. Une manière de lui faire faire l’apprentissage des fastes et des intérêts de la haute société. La jeune Sophie montre immédiatement des dispositions particulières et ne laisse jamais aucun de ses hôtes indifférents. Le talent est là, il ne reste plus qu’à espérer une rencontre susceptible de faire basculer la fortune vers une auguste réussite.

La bonne étoile vient de Russie, en la personne d’une Romanov de pure souche, qui est impératrice et répond au nom d’Elisabeth Petrovna. C’est une étoile noire… La tsarine en titre, règne sur le territoire russe depuis 1741 et, au faîte de sa gloire, songe à sa succession. Elle envisage de céder le trône à son neveu, le jeune Pierre Fiodorovitch. Mais il ne lui suffit pas de désigner son successeur, il lui faut aussi choisir l’épouse de celui-ci. Elle porte son dévolu sur la très jeune Sophie. Le choix de Sophie est guidé par la raison : l’intéressée n’est peut-être pas un parti prestigieux, mais a l’avantage, compte tenu de son inexpérience, de ne constituer aucun danger pour la couronne impériale. Elle incarne par ailleurs le souffre-douleur rêvé pour la souveraine en exercice, Elisabeth 1ère, qui jalouse Sophie et l’espionne en permanence.

Les deux adolescents Pierre et Sophie, respectivement âgés de 16 et 15 ans, sont rapidement fiancés et contraints d’unir leurs destinées. Ils ont, en fait, très peu de choses en commun, si ce n’est d’avoir vécu, l’un et l’autre, une même triste jeunesse. Pierre parce qu’il a été élevé à la dure, par un père sans cœur qui se délecte de le faire souffrir ; Sophie parce qu’elle a grandement manqué d’affection maternelle. Pierre est un garçon torturé qui boit depuis l’âge de onze ans et prend du plaisir à torturer les chats et les chiens. Sophie est une femme résignée mais ambitieuse. 

Le mariage a lieu le 28 juin 1744 en même temps que Sophie se convertit à la religion orthodoxe, comme il se doit pour une femme de futur empereur. Elle se mue par-là-même en Catherine Alexeïvna. L’union vire rapidement au cauchemar, car le mari boit beaucoup, trop, violente et humilie régulièrement son épouse. Le mariage n’est sans doute même pas consommé, car l’homme montre peu d’empressement à l’égard de son épouse. À tel point, qu’après huit années de mariage, aucun héritier ne se profile à l’horizon. En réponse, la tsarine Elisabeth 1ère qui voit ainsi ses plans de succession contrariés, n’hésite pas à inviter Sophie à prendre en secret un amant. Lorsque les nécessités l’exigent, les mœurs du pouvoir savent se libérer de la morale conventionnelle. Le comte Sergei Saltykov ne se fait pas prier et accepte de bonne grâce d’honorer en secret la jeune femme. Tant et si bien que l’intéressée se retrouve enceinte et qu’un successeur nait en 1754. On ne sait à quel père attribuer cette progéniture. Qu’importe, le père putatif sera Pierre ! 

Au début de l’année 1762, la tsarine décède et laisse le trône vacant. Désormais le neveu, doté d’un héritier, peut lui succéder et devient le tsar Pierre III. La prestigieuse fonction ne transfigure toutefois aucunement l’homme, toujours aussi ivrogne et dément. Le nouveau souverain est par ailleurs détesté de l’armée qui a gardé en mémoire sa trahison lors de la guerre de Sept Ans contre la Prusse, quand il communiquait à l’ennemi les plans de bataille pour faire gagner Frédéric II de Prusse son idole. L’armée n’oublie pas non plus qu’elle a été obligée, par oukase, à se vêtir d’uniformes prussiens. Mais le tsar s’est aussi mis à dos l’Église qui lui en veut d’avoir obligé les popes à se couper la barbe et à s’habiller comme des pasteurs protestants. Seule la noblesse est satisfaite de son sort car elle a bénéficié de la suppression du service militaire perpétuel. 

En revanche, cet état de fait permet à Catherine de gagner l’estime de l’armée et l’affection du peuple russe et, partant, va légitimer la mise sur pied d’un plan destiné à destituer le brutal époux. Avec le soutien de l’ambassadeur de Saxe, Stanislas Poniatowski, ministre du Tsar, et surtout l’appui des militaires conduits par le prince Orlov, elle peut fomenter un coup d’état qui se déroule le 28 juin 1762. Pierre III, trahi et isolé de tous, n’a d’autre choix que d’abdiquer. On le jette en prison et on le met à mort par strangulation. C’est sans doute Alexei Orlov qui a accompli cette basse besogne. La version officielle va conclure à un décès des suites d’une colique hémorroïdale. C’est cette information qui va être communiquée à l’Europe entière.

Catherine II de Russie Diderot

Le philosophe Denis Diderot avec l’impératrice Catherine II de Russie à Saint-Petersbourg en 1773-74 (gravure du 19e siecle) / Droits réservés

La voie est tracée pour permettre à Catherine II de gouverner comme elle l’entend, c’est à dire d’une main de fer, en despote. Elle n’a aucune envie de partager le pouvoir et veut donner à son pays le rayonnement qu’il mérite à ses yeux. La dame de fer de Russie veut agir tout à la fois à l’international et à l’intérieur des frontières. 

Ainsi, elle commence par étendre la mainmise russe en Pologne, en plaçant son amant sur le trône. Après plusieurs conflits successifs, elle gagne la paix avec l’Empire ottoman, lui permettant ainsi d’afficher sa suprématie sur la Crimée. Dans la foulée, elle règle la question de la succession en Prusse et en Autriche. De même, elle veille à défendre les vaisseaux de la Grande-Bretagne pendant la guerre d’indépendance des États-Unis. Autant d’interventions qui permettent d’augmenter et la sphère d’influence et la superficie du pays de plus de 500 000 km2. 

Mais plus encore qu’en politique internationale, la tsarine par alliance va faire parler d’elle en imprimant une marque indélébile à l’intérieur des frontières. Ce n’est pas particulièrement simple dans un pays à la structure encore par trop féodale, dont les paysans sont traités en véritables esclaves et supportent de plus en plus mal cette triste condition, comme l’illustre l’insurrection menée sous la férule de Pougatchev de 1773 à 1775. Pour mettre un terme à l’insurrection, la grande impératrice n’hésite pas à exécuter l’instigateur de la jacquerie, publiquement à Moscou.

Catherine II agit sur tous les fronts. Elle réorganise l’administration provinciale dans un savant mélange de déconcentration et de décentralisation. Mais la modernisation profite surtout à la noblesse. Des droits plus importants lui sont accordés à travers une « charte » spécifique qui fait d’elle la principale bénéficiaire des réformes, à travers notamment un réseau d’éducation scolaire particulièrement performant, touchant autant les filles que les garçons. Une véritable révolution pour l’époque. Catherine II sait que c’est un impératif vital dans une Russie aussi attardée qui doit s’ouvrir à la modernité. 

Il est vrai que la jeune impératrice est particulièrement perméable à l’esprit des Lumières, que cela touche les arts, la culture ou la vie des idées. Elle est l’amie des philosophes, Diderot, D’Alembert et Voltaire notamment, et entretient avec eux des relations étroites. Elle est sensible à l’art de vivre à la française et s’intéresse, sans les partager, aux réflexions des physiocrates, ces fondateurs d’une science nouvelle, la science économique.

Une ouverture d’esprit qui se traduit concrètement dans le pays par une modernisation des techniques agricoles, à travers la mécanisation, la naissance de nouvelles industries (lin, maroquinerie, ameublement, porcelaines, mines), l’abolition des droits d’exportation qui a pour effet d’augmenter fortement les ventes à l’étranger. Le bilan est pour le moins édifiant : plus de trois mille usines sont créés.

Mais ses volontés de réformes s’érodent sur la structure sociale réelle du pays. Les serfs sont ainsi réduits à une condition sociale des plus misérables et Catherine II n’affiche aucune réelle volonté de modifier cette lourde réalité. On peut être amie des Lumières sans être pour autant une promotrice de la Révolution française. Mais peut-être la tsarine n’a-t-elle tout simplement pas eu le temps de pousser sa démarche jusqu’à son terme malgré ses plus de trente ans de règne. Que pèsent trois petites décennies dans un pays aussi recroquevillé sur lui-même depuis des siècles ? 

Catherine II est fauchée à soixante-sept ans en son palais. Elle s’effondre dans sa garde-robe, au matin du 17 novembre 1796, et met des heures à agoniser à même le sol. Elle a été frappée, selon la terminologie de l’époque par une « attaque d’apoplexie ». Elle a prévu sa succession par testament et a décidé de déshériter son fils Paul, au profit de son petit-fils Alexandre. Mais la découverte du testament par Paul va venir contrarier ce projet. Il détruit le précieux document et s’empare du pouvoir. Pour venger symboliquement son père et démontrer la détestation de sa mère, il fait ouvrir le tombeau de feu Pierre III pour y inhumer l’épouse à ses côtés. Voilà « la Minerve des arts » remise à sa place et sans doute exaucée dans sa dernière volonté : « Je laisse à la postérité de juger impartialement ce que j’ai fait ».

 


Tsarine pro vax

Catherine II de Russie vaccin

Vaccination de Catherine II et de son fils Paul contre la variole, 1768.
© 2003 Musée du Louvre

« Rester en danger toute votre vie avec des milliers de personnes ou préférer un danger moindre, très court, et sauver beaucoup de monde ? J’ai pensé qu’en optant pour ce dernier, j’avais fait le bon choix ». Ce sont les mots employés par Catherine II dans une lettre échangée avec Frédéric II de Prusse pour évoquer la variole, cette maladie qui a fait si longtemps tant de morts en Russie. Une approche qui résume sans aucun doute la personnalité particulière de cette femme hors du commun. On y trouve rationalité et courage. La rationalité de ceux qui croient au progrès et ont foi dans la science. Le courage de ceux qui n’hésitent pas à se mettre réellement en danger pour s’imposer par l’exemplarité de leur action. Car lorsque Catherine II accepte de se faire inoculer, le 12 octobre 1768, le liquide prélevé sur des pustules de la variole, elle sait qu’elle court un réel danger car, avec ce traitement la mort est souvent au rendez-vous. Une appréhension parfaitement fondée car six jours après l’inoculation, un mal étrange s’installe qui se caractérise par une perte de l’appétit, une forte fièvre et l’apparition de pustules de variole. Le pire est à craindre. Et pourtant, dix jours plus tard, l’intéressée est à nouveau sur pied, désormais immunisée contre la variole. Le “jeu“ en valait la chandelle et sans attendre, elle fait vacciner son fils et accepte que ses sujets puissent, à leur tour, profiter de cette méthode de protection sanitaire. Une action sans précédent, aux résultats plus que probants, puisque à la fin du 18e siècle, près de deux millions de Russes (sur 67 millions) sont totalement immunisés contre la variole. Du jamais vu en Europe et sûrement dans le monde.

 


Village Potemkine

Catherine II de Russie Potemkine

© Droits réservés

On utilise l’expression de village Potemkine pour désigner tout trompe-l’œil utilisé à des fins de propagande. Selon la légende, un ministre russe du nom de Grigori Potemkine, aurait fait fabriquer de faux villages de carton-pâte dans une région russe que visitait l’impératrice Catherine II, pour laisser accroire à cette dernière que les sommes dépensées par l’Etat pour moderniser les villes et villages avaient été correctement utilisées. Cette histoire n’est en fait qu’une pure invention d’un diplomate saxon qui cherchait à discréditer le comte Potemkine aux yeux de la tsarine. En revanche, au vingtième siècle, le pouvoir communiste soviétique a fait usage de cette méthode, pour donner l’impression aux touristes que l’on vivait mieux à l’Est du rideau de fer qu’à l’Ouest. Ainsi, des hôtels, des restaurants et même des villages de vacances entiers, ont été “fabriqués“ à l’usage de cette clientèle privilégiée pour qu’elle puisse attester à son retour à l’Ouest, que l’U.R.S.S. était réellement ce paradis des travailleurs. 

 


Une femme à hommes

Catherine II a souvent été qualifié de « Messaline du Nord ». Une manière de stigmatiser son appétit pour la gent masculine dont elle semblait grande “consommatrice“. Car la jeune Sophie, mais plus encore la tsarine, semblait collectionner les amants. Ceux-ci ont connu des fortunes diverses. Ainsi, l’un d’eux est resté très longtemps un des favoris de l’Impératrice. Il s’agit de Grigori Orlov, l’un des principaux participants au complot de 1762, qui eut le privilège de partager la couche de la souveraine pendant une décennie complète. D’autres, très nombreux, ne furent que des partenaires d’un soir ou d’une après-midi. Mais quelle que fût leur “durée de vie“, aucun d’eux n’eut à se plaindre de la générosité de la femme exceptionnelle qu’elle fut. Lorsqu’ils étaient chassés par l’impératrice, ils obtenaient en retour, titres, rentes, propriétés, pensions et objets de valeurs. À titre d’exemple, l’amant Grigori Potemkine, devint par la suite vice-ministre de la guerre et fut fait en 1776 prince du Saint-Empire. Mais qu’on ne se méprenne pas. Si les amants en question héritaient ainsi de titres et de biens, il est une chose que la grande Catherine ne partageait jamais : le pouvoir.