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Les Britanniques ayant choisi de divorcer, la France, l’Allemagne et l’Italie qui a pris du galon, affirment que l’UE n’est pas à genoux pour autant. Mieux, elle entend rebondir et aller de l’avant. Pour l’heure, ça tourne surtout un peu en rond mais ça va venir.

« Beaucoup pensaient après le Brexit que l’Europe était finie. Ce n’est pas le cas », a déclaré Matteo Renzi, le chef du gouvernement italien, le 22 août dernier, lors d’une réunion de travail avec Angela Merkel et François Hollande, en Italie. À trois semaines du Sommet extraordinaire qui s’est tenu le 16 septembre dernier, à Bratislava, le trio tenait donc à en remettre une petite couche pour réaffirmer que l’Union Européenne non seulement n’est pas terminée mais qu’elle est déterminée à aller de l’avant.

Certes, d’après de nombreux experts divers et variés, si les Anglais ont voté pour le Brexit (51,9% des voix), c’est pour dire toute leur exaspération et leurs peurs face à l’immigration. Des sentiments qui animent d’ailleurs de plus en plus d’Européens comme le souligne l’évolution du vote nationaliste ou extrême-droite dans différents pays d’Europe, y compris en France. Est-ce que le fait de sortir de l’UE va favoriser l’émergence de solutions plus pertinentes en matière d’immigration ? L’avenir le dira.

Il n’en reste pas moins vrai que le Brexit confirme également un ras-le-bol des institutions européennes qui ne sont pas à la hauteur des attentes. Selon Sylvain Kahn, professeur de géopolitique de l’Europe à Sciences Po, deux principales critiques sont avancées : le déficit démocratique et l’accroissement des inégalités sociales et territoriales. Manque de confiance (y compris des États entre eux), sentiment d’avoir à faire à une usine à gaz incapable de prendre des décisions ou alors des compromis qui ne satisfont personne, désaveu des politiques, concurrence (fiscale, notamment) qui enrichit toujours les mêmes… Longue est la liste des griefs. Pour résumer, c’est quoi la plus-value de l’UE finalement, sur le plan économique, sécuritaire ou bien social ?

Il faut donc un nouveau souffle. L’ambition est affichée. « L’Europe doit changer » affirmait François Hollande, au lendemain du vote britannique. Quelles sont les priorités ? Deux principales critiques sont avancées : le déficit démocratique et l’accroissement des inégalités sociales et territoriales. François Hollande a réaffirmé les siennes, durant l’été : la sécurité avec la protection des frontières extérieures de l’UE grâce à un corps de gardes-frontières et de garde-côtes, la défense avec « davantage de coordination, de moyens supplémentaires et de forces de projection », enfin, la jeunesse avec un programme Erasmus d’échanges universitaires amplifié. Rien de très excitant et de nature à redonner de l’élan et de l’envie mais il y a effectivement des priorités en matière de sécurité, c’est indéniable. La proposition liée à Erasmus vise certainement à rassurer les jeunes ou à détendre l’atmosphère. Bref.

La méthode adoptée se veut également douce, pas question de tout remettre en cause (c’est déjà suffisamment compliqué comme ça). Reste à préciser la manière et à s’entendre avec l’ensemble des partenaires, sur de grands principes : plus ou moins d’intégration des États membres ? Réforme de l’UE ou de la zone euro ? Faut-il réformer ou aménager ? Rigueur ou investissement ?… Tout le monde n’est pas d’accord, -à commencer par la France et l’Allemagne alors que la Grande-Bretagne n’est plus là pour « arbitrer ou faire pencher la balance » -, sur ce qu’il convient d’engager. Et puis, il va falloir, aussi, se concentrer sur la sortie de la Grande-Bretagne (désormais évoquée pour 2019) et plancher sur de nouveaux accords (commerciaux, notamment). Pas simple surtout qu’en France, comme en Allemagne, 2017 est une année à élections.

Allez, quelques consensus ont émergé à Bratislava, notamment en ce qui concerne le renforcement des frontières extérieures de l’UE. Pour le reste, à commencer par la question des réfugiés et de leur répartition entre les pays, les divisions restent nombreuses. Le rendez-vous slovaque censé redonner du souffle et confirmer l’unité européenne a donc plutôt fait flop. En Slovaquie, la diplomatie luxembourgeoise a même demandé à ce que la Hongrie sorte de l’Europe car elle ne respecte pas les valeurs européennes. L’Europe n’est peut-être pas finie pour reprendre les mots de Renzi mais divisée et en panne d’idées neuves, certainement. Mais, patience, le prochain sommet, prévu à Rome en mars 2017, à l’occasion des 60 ans du traité fondateur de la construction européenne, sera peut-être plus riche en grandes décisions.

LE LUXEMBOURG EN APPROCHE

Suite au Brexit, les ministres de l’Économie et des Finances se sont rendus à Bristol et à Londres, début juillet, pour « prendre langue ». Et plus si affinités.

gramegna_pierre (©DR)« L’imprévisibilité quant à l’avenir politique et économique est palpable au sein du milieu entrepreneurial britannique. En raison des fortes relations commerciales et financières que nous entretenons depuis toujours, le Luxembourg a intérêt à œuvrer au niveau européen pour que le Royaume-Uni ne soit pas isolé de l’UE », a indiqué, via un communiqué de presse, Étienne Schneider, vice-Premier ministre, ministre de l’Économie du Luxembourg dans le cadre d’une visite de deux jours à Bristol et à Londres, début juillet.

À Bristol, un protocole d’accord a d’ailleurs été signé pour établir une coopération scientifique entre le National Composite Centre britannique et le futur centre de compétences national pour matériaux composites géré par le Luxembourg Institute of Science and Technology (List). Pierre Gramegna, le ministre des finances du Luxembourg, qui a également effectué le déplacement en Grande-Bretagne, a quant à lui eu une réunion de travail avec David Gauke, le ministre du Trésor, pour évoquer les conséquences politiques et économiques du référendum britannique. Il a également rencontré des représentants de la City of London Corporation, dont Mark Boleat, président du comité stratégique et Jeremy Browne, représentant spécial pour l’UE, pour discuter des implications du Brexit pour l’industrie financière londonienne et le rôle que la place financière du Luxembourg peut jouer dans ce contexte.

Le ministre des Finances a multiplié les entrevues avec des dirigeants du secteur bancaire et de l’industrie des fonds. « Les entrevues de ces deux derniers jours nous ont permis de mesurer l’incertitude qui plane sur les entreprises établies au Royaume-Uni. Celles-ci se posent de nombreuses questions sur leur stratégie de développement pour les années à venir. Dans ce contexte, le Luxembourg est perçu comme un havre de stabilité, offrant un cadre juridique fiable et des solutions pragmatiques. L’approche constructive du gouvernement luxembourgeois, qui contraste avec les démarches agressives de certains autres centres financiers, est grandement appréciée par les acteurs britanniques », a souligné Pierre Gramegna.

JUSQU’ICI TOUT VA BIEN

À Londres, sur le plan économique s’entend. C’est en tout cas ce que prétendent différents économistes s’appuyant sur différents indicateurs au vert. Les ventes au détail auraient ainsi progressé de 1,4% en juillet dernier, ce qui confirme que les consommateurs n’ont pas bouleversé leurs habitudes. Le taux de chômage reste également extrêmement bas, les demandes d’allocation-chômage affichant même un léger retrait. La capitale britannique a également enregistré une hausse du nombre de touristes, aidée en cela par la dépréciation de la livre (environ 10%), ce qui dope également les exportations du secteur manufacturier.

Bref, deux mois après le Brexit, le grand chamboulement n’a pas eu lieu. Cela va bouger. Il est clair que les négociations à mener pour officialiser la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE et les accords commerciaux qu’il va falloir imaginer auront des répercussions sur l’activité économique et financière puisqu’il va forcément y avoir des périodes d’incertitudes, peu propices aux projets et aux investissements. Tout cela va prendre deux ans, au grand minimum, pour se mettre en place. Cela dit, sur le plus long terme, rien n’est écrit même s’il est de de bon ton d’évoquer une « catastrophe ».

À QUI LE TOUR ?

exit-europe (©DR)Les paris sont ouverts. Qui sera le prochain à divorcer, à quitter l’UE ? Eh bien à lire la presse et à écouter leurs experts respectifs, la France tiendrait le bon bout. C’est en tout cas ce qu’annonce Euronews qui a rencontré le spécialiste de l’euroscepticisme, le professeur Simon Usherwood. « Deux mois après le Brexit, la France serait le pays le plus susceptible de suivre les Britanniques. Les problèmes économiques, les attentats, la candidature de Nicolas Sarkozy pourraient faire le jeu de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2017 » est-il précisé sur le site internet de la chaîne info. « Certains spécialistes » (dixit Euronews) ont aussi placé les Pays-Bas, le Danemark, l’Italie et l’Autriche au rang des pays les plus susceptibles de vouloir instaurer de nouvelles relations avec Bruxelles.

Des noms que l’on retrouve également dans un papier des Inrocks (24 juin 2016) qui écrit que « plusieurs chercheurs estiment que la Suède, comme les Pays-Bas et le Danemark, pensent perdre un allié important au sein de l’UE avec le départ du Royaume-Uni et craignent d’être isolés. Ces pays adoptaient souvent des positions similaires à celles de la Grande-Bretagne, un pays puissant qui, comme eux, n’avait pas adopté l’euro. Le Danemark avait d’ailleurs refusé en décembre dernier d’accroître la coopération dans les domaines de la sécurité et de la police avec les pays membres de l’UE dans un référendum, avec 53% de “non”. Là aussi, la principale motivation des opposants a été interprétée comme une défiance vis-à-vis de l’UE ». RTL est d’accord avec tout cela et enrichit encore la liste des « potentiels » sortants avec la Finlande, la République Tchèque, la Hongrie et la Pologne. Bref, ils sont une dizaine.

COMBIEN CELA VA COÛTER ?

En fait, cela semble un peu compliqué à estimer. Entre 0,1 et 0,2 point de PIB (2 200 milliards d’euros environ). C’est ce pourrait coûter le Brexit à la France, en 2017 selon le gouvernement français. C’est ce qu’a annoncé Christian Eckert, le secrétaire d’État au budget, dans le courant du mois de juillet, sur LCP. Concrètement, la note pourrait donc se situer entre 2 et 4 milliards d’euros, par an (mais dans la durée, bien entendu). Un peu plus selon le FMI qui estime que la facture sera plus proche de 0,25% du PIB, ce qui ramènerait le taux de croissance (prévisions) de 1,50 à 1,25%, pour l’année prochaine.

Le pays ferait donc moins bien que la zone euro, les prévisions tablant sur 1,4%. Mais des scenarii beaucoup plus pessimistes circulent. En juin dernier, l’institut allemand Prognos a dévoilé une enquête indiquant que les pertes pourraient se situer en 470 et 1.400 milliards d’euros, selon le niveau d’hermétisme des frontières, pour l’ensemble des Européens, sur 10 ans. La France pourrait ainsi perdre entre 80 et 244 milliards d’euros, soit beaucoup plus que ne l’estiment la France ou le FMI (Fonds Monétaire International). Le Royaume-Uni ne serait pas très loin de la France puisqu’il perdrait alors entre 87 et 264 milliards d’euros. À titre de comparaison, le FMI estime que le PIB britannique (2 500 milliards d’euros env.) pourrait être amputé de 1,5 à 4,5%, d’ici 2019, soit 15 fois plus, au minimum, que la France, à court terme.