Billet de Marc Houver

Les hasards de la programmation du PAF, le paysage audio-visuel français comme on disait antan, ont fait se télescoper deux événements. L’un est passé quasiment inaperçu, l’autre a fait grand bruit.

Le premier dans l’ordre chronologique, est un reportage diffusé dimanche 21 mars dernier sur France 2, aux aurores, dans le créneau réservé aux amateurs de l’ovalie, lors de l’émission Rencontre à XV. Il y était dressé le portrait de Pierre Albaladejo, l’ancien international de l’équipe de France, demi-d’ouverture de son état, devenu ensuite commentateur sportif aux côtés de feu son mentor en média, l’emblématique Roger Couderc.  

Le second, est un autre reportage réalisé par Marie Portalano, qui a valu à Pierre Ménès, commentateur de football sur Canal+, d’être quelques jours durant, victime d’une curée médiatique qui a saturé les ondes. Son comportement insupportable de beauf macho, rouleur de mécaniques, y était dénoncé avec force et vigueur, l’obligeant à faire amende honorable devant ses confrères et l’agora télévisuelle.

Le contraste entre ces deux moments de télévision était à tout le moins saisissant, sur la forme comme sur le fond. Pour ce qui relève du premier aspect, l’image, l’on retrouvait, d’un côté, un désormais octogénaire, égal à ce qu’il a toujours été lorsqu’il portait son mètre quatre-vingts aux abords des pelouses, quand il commentait les rencontres de rugby (à l’époque on n’appelait pas encore cela des crunchs, ce qualificatif étant réservé à des tablettes de chocolat au riz soufflé). Si ce n’est une démarche un peu plus hésitante, l’homme n’a en effet pas beaucoup changé. Comme dans les années 70 et 80, lorsqu’il officiait pour « la deux », il est resté tout en retenue et en expertise ciselée. Dans l’autre reportage, on écoutait le propos d’un éternel fort en gueule, aux jugements sans nuance et aux analyses à l’emporte-pièce, prenant pour ainsi dire toujours le contrepied de l’interlocuteur qui le précède. Tout simplement « un bon client » comme on dit dans la presse.   

Plus que l’opposition de deux caractères et de deux styles radicalement différents, les deux hommes révélaient à leur insu qu’ils étaient porteurs, chacun, non seulement de leur époque, mais aussi de deux conceptions de la télévision. Lorsqu’il n’existait que la petite lucarne, il s’agissait d’apporter au spectateur un divertissement capable de l’intégrer à l’événement. À l’ère du grand écran qui occupe le salon, on devient les spectateurs des joutes de l’arène, le pouce dressé vers le ciel quand on aime ou pointant le sol quand on exècre. 

Du haut de ces deux écrans, quarante ans nous contemplaient ! Quatre décennies dont il faut bien admettre qu’elles ne sont, dans l’ensemble, pas vraiment synonymes de progrès télévisuel. J’admirais Pierre Albaladejo jadis ; mon jugement reste le même aujourd’hui. Je n’apprécie pas particulièrement Pierre Ménès dont je n’ai jamais gouté la vulgarité et dont la fatuité a toujours eut le don de m’irriter. Mais j’avais vite compris que c’était pour cela qu’il avait été recruté. Naguère, les qualités vous faisaient réussir. Désormais ce sont vos tares qui sont vendeuses.

Oui vraiment… deux époques.