© Illustration : Philippe Lorin

Aux Messins, Maurice Barrès a offert Colette Baudoche. Aux Lorrains, son successeur à l’Académie Française, Louis Bertrand, a laissé Mademoiselle de Jessincourt. C’est de Briey dont il est question, de Metz aussi, et de la vie ici sous le Second Empire, jusqu’au désastre de 1870. Ne passez pas à côté de Louis Bertrand !

Lécole Maurice-Barrès, tout le monde voit à peu près. Barrès comme l’écrivain, auteur – en toute modestie – du Culte du moi et du Roman de l’énergie nationale, chantre de la droite nationaliste entre les deux guerres, celui qu’André Malraux qualifiera plus tard de « général dans le domaine de la littérature, mais caporal en politique. » Va pour Barrès. Mais alors, le lycée Louis-Bertrand ? Deux prénoms ne suffisant pas toujours à se faire un nom, car tout le monde ne s’appelle pas Victor Hugo ou Nicolas Mathieu, le grand public ne sait pas vraiment pourquoi l’odonymie gratifie ce monsieur d’une rue à Metz, à Briey, à Manom, mais aussi à Ivry-sur-Seine, à Montpellier ou encore à La Louvière, en Belgique – à moins d’y habiter, bien sûr, et encore…

Pourtant, Louis Bertrand est également écrivain, et le portraiturer ainsi au présent devrait souligner la postérité de son œuvre, à défaut d’en scander la renommée. Son confrère et contemporain Louis Chaigne l’a un jour honoré d’un avis élogieux : « Parmi les écrivains de ce temps, j’en vois peu qui possèdent autant que Louis Bertrand le sens de la grandeur. Peu qui aient su trouver pour exalter la grandeur un langage aussi heureusement adéquat que le sien. » Visiblement, le compliment s’est perdu dans le temps…

Il se trouve que Louis Bertrand est né en 1866, quatre années seulement après Maurice Barrès, lui à Spincourt, en Meuse, l’autre à Charmes, dans les Vosges, et qu’il lui a succédé dans le fauteuil n°4 de l’Académie Française, en novembre 1925. Tout amoureux de Metz, tout lettré messin (ce sont parfois les mêmes !) connait Colette Baudoche, à défaut de l’avoir vraiment lu, pour la phrase qui ouvre ce roman paru en 1909 : « Il n’y a pas de ville qui se fasse mieux aimer que Metz. » Un jugement qui vaut tous les dépliants touristiques, toutes les candidatures au patrimoine mondial de l’humanité, un slogan béni pour les élus locaux qui ont transformé l’incipit en mantra, comme pour ceux qui rêvent de leur succéder et qui ne manqueront pas de trouver du jour au lendemain que la ville est bien plus jolie qu’ils ne l’ont prétendu pendant des mois. « Il n’y a pas de ville qui se fasse mieux aimer que Metz. » Une sentence pour l’éternité, parce que la phrase est belle et, surtout, parce qu’elle dépeint une réalité.

Mais combien connaissent ne serait-ce que l’existence de Mademoiselle de Jessincourt, sorti deux ans après Colette Baudoche ? « C’était tout un petit monde très cérémonieux et très réservé, économe de ses gestes, économe de ses expansions comme de sa bourse – économe de tout. »Je me dois, ici, de vous faire un aveu : si, dans ma bibliothèque, Colette et Louise trônent fièrement côte à côte, je serais passé à côté de la deuxième sans le pouvoir de conviction d’un éditeur et historien local. Fin 2015, en prévision du 150e anniversaire, l’année suivante, de la naissance de Louis Bertrand, la noble maison des Paraiges avait réédité ce roman introuvable depuis les années 1930. Sébastien Wagner, savant littéraire, ne pouvait pas passer à côté de l’occasion de partager la fiction patriotique d’un grand écrivain lorrain sévèrement tombé dans l’oubli. Quant à Wagner Sébastien, l’historien, il n’a rien aimé tant que replacer l’auteur et ses prises de position dans le contexte de l’époque plutôt que de le juger avec nos acquis d’aujourd’hui : oui, Louis Bertrand, Dreyfusard dans sa jeunesse, a été sur ses vieux jours l’auteur peu visionnaire d’une biographie d’Hitler, mais celle-ci est parue après sa mort en 1941 (autant dire contre son gré), alors même qu’elle a été écrite quand l’Allemagne n’était pas réarmée ; et oui, Louis Bertrand, épris des pays méditerranéens, était un fervent colonialiste, au prétexte que le colonialisme faisait honneur à la France autant qu’aux pays conquis. Comme Barrès, Bertrand n’était jamais qu’un homme de droite, et de son temps.

Plus qu’un roman régionaliste, Mademoiselle de Jessincourt est à la fois le témoignage d’une époque insouciante de la débâcle à venir, et une satire de la vie dans une sous-préfecture sous le Second Empire. Coquetterie de l’artiste ou grosse ficelle pour ne pas exposer sa famille briotine à la vindicte, Louis Bertrand nomme la ville où se déroule son histoire Amermont, mais c’est bien de Briey qu’il s’agit. La bonne société locale y est représentée avec une vacherie câline, un talent pour la description qui n’est pas sans rappeler Balzac : « Ces gens d’Amermont, c’était tout un petit monde très cérémonieux et très réservé, économe de ses gestes, économe de ses expansions comme de sa bourse – économe de tout. Les mœurs y offraient un singulier mélange de politesse surannée et d’inconsciente rusticité. La simplicité y frisait la rudesse. »

À travers l’existence malheureuse de l’héroïne, aux illusions perdues et aux peines irréparables, la vie quotidienne avant le désastre de 1870 est présentée avec un goût prononcé de la particularité qui fait l’universel, sans oublier les savoureuses descriptions de « la grande ville de Metz » sous le Second Empire. « En ces années-là, au lendemain de Magenta et de Solférino, le culte des Messins pour l’armée était fanatique. »

Cette plongée fascinante au XIXe siècle est offerte par un Lorrain éperdument entiché de Metz, sa géographie comme son histoire, et par un auteur au style moins grandiloquent que celui de Barrès : Barrès en mieux, en quelque sorte ! En plus, Louis Bertrand ravit les Messins d’aujourd’hui avec cette pique en direction du sud, prêtée à une sorte de représentante commerciale dont les descendants s’écrient sûrement que la Lorraine est grenat, un bon siècle plus tard : « Quel ennui ! Je n’aime pas les gens de Nancy ! Vous savez qu’à Metz on ne les aime pas non plus ! Des gens si serrés dans leurs dépenses et si faiseurs d’embarras ! Ah, c’est bien triste ! ».

Mademoiselle de Jessincourt de Louis Bertrand
Éditions des Paraiges (2015)
En vente en librairie et sur editions-des-paraiges.eu