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Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Europe est particulièrement affaiblie. Elle pourrait constituer une proie facile pour l’U.R.S.S. Aussi, à l’instigation des États-Unis, douze pays vont adhérer à une structure destinée à sauvegarder la paix et la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. Une création qui s’inscrit dans la politique américaine d’endiguement du communisme à l’époque de la guerre froide

« La France est sortie de l’OTAN ». Cette affirmation, en partie fallacieuse, remonte au 7 mars 1966, lorsque le chef de l’État français, le général de Gaulle, décide d’annoncer aux Américains sa décision de quitter le commandement intégré de l’OTAN. Une onde de choc traverse l’Europe et l’opinion publique. Beaucoup s’interrogent : pourquoi afficher une telle défiance vis à vis d’une structure née le 4 avril 1949 et dont la vocation est d’assurer, sous la protection des USA, la sécurité de toute l’Europe de l’ouest par une solidarité des pays adhérents ?

Pour tenter d’y répondre, il faut avant tout comprendre ce que recouvre l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, signification de l’acronyme O.T.A.N. (1) Plus qu’une entité institutionnelle de défense, l’O.T.A.N. est un concept, une idée incarnée. Elle se veut un élément de la réponse organisée à la guerre froide par les pays capitalistes

Dans l’Europe libérée du joug nazi, exsangue des meurtrissures d’une conflagration sans précédent, en proie à la division, il faut dans le même temps, faire face à la nécessaire reconstruction et à un nouvel ennemi qui inquiète les uns et séduit les autres : le communisme. Dans ce contexte nouveau, il faut tout à la fois éviter que l’Allemagne ne se relève pour qu’elle ne cède pas à ses anciens démons, ne pas se laisser écraser par les Soviétiques et veiller à ce que les USA ne retombent plus jamais dans un isolationnisme dont l’Europe pâtirait une fois de plus. Une ambition que le premier secrétaire général de la toute nouvelle structure militaire, le britannique Lord Ismay (2) , résume en une formule programmatique aussi lapidaire qu’évocatrice : « Keep Russians out, Americans in, Germans down (3)».

Aux origines de ce projet à l’ambition clairement affichée, se situe une double vocation, défensive et dissuasive, telle l’O.T.A.N. est un concept, une idée incarnée. Elle se veut un élément de la réponse organisée à la guerre froide par les pays capitalistes.qu’elle est définie par le Traité de Washington d’avril 1949. Ce dernier dispose en effet, que l’organisation souhaite « vivre en paix avec tous les peuples et tous les gouvernements » en vue de « sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit ». Plus qu’une alliance militaire, c’est d’abord un pacte de civilisation dont il est question. Le but n’est pas simplement d’additionner les souverainetés, mais de renforcer les liens, notamment à travers un volet de coopération économique.

La défense et la détente sont les maîtres mots qui sous-tendent le rapport Harmel, du nom du ministre belge des affaires étrangères, publié le 14 décembre 1967 : il faut garantir l’équilibre des forces par apport aux membres du Pacte de Varsovie afin de détendre les relations Est-Ouest. Ce faisant, cela donne corps à l’Ostpolitik de la République Fédérale d’Allemagne (4) et invite à une réduction des armes conventionnelles, une manière de forcer la main à l’Union soviétique. L’O.T.A.N. reconnaît une obligation de garantie mutuelle en cas d’agression d’un des pays membres et, dans cette éventualité, place chacun sous la protection du « parapluie nucléaire » américain. Une façon d’afficher le lien de défense qui existe entre l’Europe et les États-Unis d’Amérique.

Sous cet angle, la force de l’O.T.A.N. est d’être autre chose qu’une institution supranationale. En reconnaissant la souveraineté pleine et entière de ses dix-neuf membres (5), ainsi que la règle de l’unanimité dans le processus décisionnel, elle garantit un dialogue constant sur fond de procédure de consultation permanente. Ainsi, dès 1956, une charte morale est mise en place sur la base du « rapport des trois sages (6)». Elle reconnaît en substance la nécessité d’une bonne connaissance réciproque, la nécessité de se garder de toute déclaration publique et médiatique qui n’ait obtenu l’assentiment de tous les partenaires et, de facto, de se consulter très régulièrement. En fait, la volonté affichée et admise, est celle du partage continu et multidimensionnel, sur la politique bien sûr, mais aussi sur le budget, la défense, l’économie, la culture, la science, les techniques etc. De nombreux comités, groupes d’experts ou consultatifs, sont mis en place pour exprimer des avis sur tous les aspects du développement du monde.

Pour mettre les objectifs au diapason de l’état d’esprit initial, le mode de décision impose une recherche permanente du consensus car chacun des États membres a un droit de veto. C’est d’autant plus indispensable que, sur le terrain, les forces déployées se doivent d’être standardisées et interopérables. Une ambition exigeante qui se traduit par une véritable pratique pendant toute la période de la guerre froide.

Avec la chute du mur de Berlin et la disparition de la menace soviétique, le concept stratégique se modifie pour s’imposer hors de ses frontières initiales européennes strictes. L’O.T.A.N. admet ainsi le principe d’intervenir « hors zone », chaque fois qu’il convient de contribuer à la stabilité et à la paix dans le monde par la fourniture de contingents à l’O.N.U. sur des missions spécifiques. À la fois une montée en puissance et un dévoiement de l’objectif premier. Le destin sans doute obligé d’une institution qui se voulait constituer avant tout une armure contre le communisme.

(1) NATO en anglais pour North Atlantic Treaty Organization
(2) Hastings Lionel Ismay est un militaire, diplomate et homme politique proche de Churchill, né aux Indes en 1887
(3) « Contenir les Soviétiques, impliquer les Américains et soumettrez les Allemands »
(4) L’Ostpolitik est le nom de la politique étrangère vers l’Est conduite à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix par le Chancelier ouest-allemand Willy Brandt.
(5) En l’occurrence les douze fondateurs (Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, France, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni) auxquels s’adjoignirent la Grèce et la Turquie en 1952) puis l’Allemagne fédérale en 1954, l’Espagne en 1982 et finalement la Pologne, la Hongrie et la République tchèque en 1990.
(6) Du nom des trois ministres des affaires étrangères, l’italien Gaetano Martino, le Canadien Lester Pearson et le norvégien Halvard Lange.
(7) In Le Monde sous la plume d’Hubert Beuve-Méry

Le Pacte de Varsovie

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Le 15 mai 1955, les dirigeants de l’Albanie, de la Bulgarie, de l’Allemagne de l’Est (la République démocratique allemande), de la Pologne, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie font tapisserie dans la salle des Colonnes du conseil d’État à Varsovie. Il est environ dix heures du matin et ils patientent comme ceux qui savent qu’ils vont participer à un moment d’histoire. Disciplinés comme tous les apparatchiks, ils attendent la venue de la délégation soviétique conduite par le général Boulganine, président du conseil des ministre depuis trois mois. Cet ancien de la Tcheka, l’ancêtre du KGB et du Conseil des commissaires du peuple a fait le déplacement en Pologne pour sceller un accord au contenu particulier. Il s’agit de créer une structure miroir à l’O.T.A.N. dont la capitale polonaise va être le berceau. Les délégués vont parapher un document qui engage ses signataires pour deux décennies. Il s’agit pour les intéressés de reconnaître un commandement unifié dont le quartier général est installé à Moscou, une solidarité totale en cas d’attaque contre l’un des cosignataires et leur intention d’élargir le traité sans considération de régime politique. Un « O.T.A.N. oriental » est né, sous la dénomination de « Pacte de Varsovie », permettant à l’U.R.S.S. d’étendre un peu plus encore son emprise sur les pays situés derrière le Rideau de Fer.


De Gaulle et l’OTAN

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Pour le néophyte et l’opinion publique en général, peu au fait des questions internationales et moins encore coutumier des manœuvres géostratégiques permanentes, la décision annoncée en mars 1966 par le général de Gaulle de quitter l’O.T.A.N. a constitué à la fois une forme de trahison et une surprise. Elle n’était en fait ni l’une ni l’autre. La décision de l’homme du 18 juin à l’égard de cette entité institutionnelle qui avait pourtant son siège à Paris depuis 1959, constitue d’abord une fidélité absolue à sa volonté de défendre coûte que coûte la souveraineté française. C’est ce que l’on peut constater dans le courrier qu’il adresse, dans un style direct, fort peu en usage dans la diplomatie, le 7 mars, au Président américain, Lyndon Johnson : « La France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entravé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN ». Ces mots sans ambiguïté, viennent, en fait, clore un processus enclenché bien des années plus tôt, dans le discours et dans les actes. Ainsi, le 17 septembre 1958, le chef de l’Etat français, avertit les Américains et les Britanniques, dans un mémorandum qu’il leur adresse, que « l’O.T.A.N. ne correspond plus aux nécessités de notre défense ». C’est à une sortie « pas à pas » de l’O.T.A.N. à laquelle de Gaulle a préparé ses homologues. En effet, dès 1959, il annonce que la flotte basée en Méditerranée se retire du commandement de l’O.T.A.N. De même, en mai de la même année, il annonce son opposition au stockage d’armes nucléaires américaines sur le territoire français, tout comme en 1962 il décide de ne pas affecter à l’O.T.A.N. les divisions militaires rapatriées d’Algérie. Cette décision a bien évidemment des conséquences importantes et des retombées symboliques. Ainsi, le siège de l’organisation est transféré de Paris à Bruxelles. Il faut par ailleurs évacuer les 29 bases de l’O.T.A.N. installées sur le territoire français. Un traumatisme économique pour des villes comme Chateauroux, Evreux, Laon, Toul, La Rochelle, Orléans et Verdun qui perdent les 100 000 personnes qui y étaient installées et enrichissaient directement et indirectement les territoires. L’opinion publique ne comprend pas et manifeste à Paris pour attirer l’attention sur les 18 000 emplois menacés par la fermeture des bases. La presse quant à elle dénonce une forme de diplomatie gaulienne qui « sacrifie tout à l’autonomie absolue de la défense nationale(7)». Un jeune député de la Nièvre, François Mitterrand, dénonce « une sorte de poujadisme aux dimensions de l’univers » et dépose une motion de censure à l’Assemblée nationale qui recueille 137 voix. Trop peu pour renverser le gouvernement, mais suffisemment pour laisser entendre que la diplomatie du Général est loin de recueillir le plein assentiment de la nation. Alors même que d’un strict point de vue du droit, la décision du chef de l’Etat ne remet pas en cause le Traité de l’Atlantique Nord signé en 1949 et qu’il est formellement précisé que le pays reste prêt à « combattre aux côtés des alliés au cas où l’un d’eux serait l’objet d’une agression qui n’aurait pas été provoquée ». Mais quoiqu’il en soit, l’atlantisme a vécu.