© Illustration : Fabien Veançon

Il y a quelques semaines maintenant, le monde entier et l’Europe plus particulièrement, ont commémoré, dans la liesse de la nostalgie, les trente ans de la chute du Mur de Berlin. Le « mur de la honte », comme on le qualifiait depuis son érection, s’était en effet effondré d’un seul coup, presque par hasard, d’une simple pichenette, après vingt-huit années de bons et loyaux services rendus au totalitarisme. Il est tombé aussi vite qu’il avait été élevé. Il n’avait fallu qu’une seule nuit pour qu’il se dresse, la nuit du 12 au 13 août 1961, quand l’Europe capitaliste avait l’esprit en vacances. Par un amusant parallélisme des formes de l’Histoire, il a suffi d’une nuit, celle du 9 au 10 novembre 1989, pour qu’il tombe, tel un château de carte.

Pour les plus jeunes générations, il n’est sans doute pas inutile de rappeler pourquoi il avait été construit : pour stopper la vague de fuite de population des pays du bloc de l’Est. Le paradis communiste était visiblement insupportable à beaucoup de ses habitants, qui préféraient les modes de fonctionnement permissifs des bonnes vieilles démocraties, plutôt que de participer à l’exaltante « construction d’un Homme nouveau ». Et puis, parce que la vie n’est pas L’Homme aime ces temps où il croit exister en dehors des forces qui le dominent tout au long de sa vie.faite que de bons sentiments, il était sans doute plus agréable de couler une existence dans la vitrine de la consommation capitaliste que dans la pénurie qui sévissait dans les pays du socialisme réalisé. Il est vrai que, toutes marques confondues, les berlines familiales de l’Europe de l’ouest étaient bien plus alléchantes que les fameuses Traban, que désormais seuls les collectionneurs de produits vintage s’arrachent.

La chute du mur a coïncidé avec un de ces moments de communion lyrique dont l’humain a le secret. Combien ont-ils été à se rendre sur place en ce mois de novembre 1989, équipés d’un burin, d’un marteau et… d’un appareil photo (il fallait bien immortaliser le moment en une époque où les selfies n’existaient pas encore !), pour participer activement à ce grand moment d’Histoire. L’Homme aime ces temps où il croit exister en dehors des forces qui le dominent tout au long de sa vie. C’est cela « le temps des cerises ».

En cet instant très précis, il était toutefois loin d’imaginer ce qui allait suivre. Il lui était impossible de deviner le pitch du film que la “World Company“ allait concocter. C’est sans doute normal de la part de ceux qui ne sont pas au fait des arcanes du monde, des grands mouvements de l’économie et de la géopolitique. Pourquoi penser au pire quand on a l’esprit à la fête ? Le pire est, par définition, impossible au moment précis où un totalitarisme implose. Comment concevoir à cet instant qu’il va être très vite remplacé par autre chose, de plus impalpable mais de tout aussi insupportable à vivre ? Après tout, pourquoi blâmer cet humain de l’ouest d’il y a trente ans ? Il n’avait pas saisi que, dans un monde injuste, les richesses des uns se construisent toujours aux détriments des autres.

Il n’avait pas compris que son bonheur des trente glorieuses, il le devait en grande partie à l’existence d’un rideau de fer qui paupérisait la moitié du continent. Face au spectre de l’envahissement communiste, la sphère politico-économique savait jusqu’où elle pouvait ne pas aller trop loin, afin de ne pas « désespérer Billancourt ». Ce n’est dorénavant plus le cas, et l’ultralibéralisme débridé des GAFAM est la règle. Et nous saurons tous en user et nous en gaver pour vivre de “bonnes“ fêtes de Noël. Au pied du sapin, on trouvera quelques restes des gravats du Mur.