Saint Augustin en controverse avec des hérétiques / Droits réservés

Une vie inscrite entre passion et sagesse. Celle d’un homme, né en Afrique du Nord au quatrième siècle, devenu un des plus grands théologiens de la Chrétienté. Un témoin et un acteur de l’Église de son époque, auteur d’une œuvre foisonnante, venue enrichir la pensée religieuse mondiale.

Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu, Il était au commencement auprès de Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. » Ce sont sans doute ces premiers versets du prologue de l’Évangile selon Saint Jean, savamment décryptés par Simplicien, grand intellectuel chrétien, qui ont provoqué la conversion définitive de celui qui ne sait pas encore, qu’un jour, il sera docteur de l’Église et encore moins, qu’il deviendra saint Augustin. Une conversion, au sens propre du terme, c’est à dire une recherche à l’intérieur de soi, fruit d’une longue quête, celle d’un enfant né le 13 novembre 354, dans le modeste foyer de Patrice et Monique, petits exploitants à Thagaste (actuelle Souk-Ahras en Algérie).

Les lecteurs avertis de l’Hagiographie, ce recueil de la vie des Saints, font souvent le même constat : les Saints sont d’abord des hommes et des femmes qui avancent sur une ligne de crête, ballotés entre deux vertiges, celui de la chute dans le gouffre sans fond d’une vie profane déconnectée de toute spiritualité et celui de l’aspiration par la grandeur divine et infinie de la voûte céleste. Le chemin sinueux, entre grandeur et petitesse, d’une vie bien humaine.

Saint Augustin n’échappe pas à cette loi du genre. Quand bien même il a « bu le nom de son sauveur avec le lait de sa mère », il ne semble pourtant pas prédestiné à rencontrer Dieu et marquer à jamais la vie de l’Église catholique et apostolique. L’entrée dans la vie de cet enfant, membre d’une fratrie de trois, est mouvementée. Il manque de mourir d’une grave maladie, à l’âge de sept ans, alors qu’il n’est encore que catéchumène. Apeuré, il réclame le baptême, mais son rétablissement subit, pousse la famille à différer l’attribution du sacrement qui fait appartenir à la communauté des enfants de Dieu.

Avant d’entrer de plain-pied dans la vie chrétienne, Augustin préfère prendre son temps. Il est vrai que le statut de catéchumène n’a pas que des inconvénients, en ce qu’il n’oblige pas à vivre en chrétien, contrairement à ceux à qui a été administré le sacrement du baptême. Cela correspond sûrement mieux au tempérament d’un individu tiraillé entre de nombreuses passions, qui se sait encore en construction, et qui veut profiter du temps de son adolescence, pour nourrir son appétit de vie et sa soif inextinguible de connaissance. Mais on ne peut prétendre découvrir le réel sans bouger. Il part donc à Carthage pour faire ses études.

Le jeune homme affiche de grandes disponibilités intellectuelles et se révèle être un travailleur et un chercheur aussi permanent que désespéré. Il est en quête de sens, de vérité et d’amour. Il se sent habité, mais pour le moment, c’est par un vide qu’il ne sait Son goût pour l’étude et la recherche, nourri par une brûlante quête intérieure, lui font par ailleurs découvrir le Christ et approfondir le mystère de la Sainte Trinité.comment remplir. Ni les plaisirs de la chair, ni l’étude des systèmes philosophiques ne le rassasient, il l’a personnellement vérifié. Sa vie amoureuse, avec une compagne qui lui donne un enfant alors qu’il n’a pas encore dix-huit ans, ne le comble pas. Les systèmes philosophiques tels que le scepticisme, l’épicurisme ou le manichéisme, auxquels il adhère un temps, sont, eux aussi, insuffisants pour répondre à toutes les questions qui le taraudent et notamment celle, fondamentale, de l’explication du fonctionnement du monde.

Même Carthage est un lieu trop étriqué pour qui est animé par une telle ambition. Augustin décide donc, en 383, à vingt-neuf ans, de partir, pour Rome d’abord, puis pour Milan qui a, à cette époque, le statut de résidence impériale. C’est le lieu de toutes les ambitions, de tous les honneurs et de toutes les richesses pour qui se sent l’âme d’un Rastignac et souhaite faire une brillante carrière. Augustin y trouve rapidement une place, en décrochant un prestigieux et envié poste de fonctionnaire. C’est la voie royale pour embrasser une carrière politique, dans le but de devenir gouverneur de province.

Mais pour cela, il faut de l’argent et de l’entregent. Sa mère le sait, qui le rejoint à Milan et s’ingénie à lui trouver une riche et digne épouse. Obligation est faite à Augustin de répudier celle qui est sa compagne depuis seize ans. C’est un crève-cœur pour l’intéressé. Un geste d’autant plus inutile que son esprit pressent un autre appel, à l’origine duquel se trouve l’évêque Ambroise, un homme d’Église qui va avoir une influence essentielle sur Augustin.

Il l’a rencontré à l’occasion d’une visite de courtoisie, lors de son arrivée à Milan, et a été immédiatement séduit par ce prélat à l’immense culture et au verbe haut. Il se laisse emporter par ses sermons enflammés et initier aux arcanes de la Bible, à travers l’Ancien Testament, dont il perçoit désormais le sens spirituel. Son goût pour l’étude et la recherche, nourri par une brûlante quête intérieure, lui font par ailleurs découvrir le Christ et approfondir le mystère de la sainte Trinité. Il se laisse illuminer par la grâce et la cohérence de la doctrine chrétienne.

Il lui reste cependant encore à mettre sa vie personnelle en conformité avec ce feu qui le consume de l’intérieur. Son chemin de vie, jusqu’alors sinueux, va emprunter la voie la plus directe vers la grâce, à travers une conversion définitive, digne de celle de Saint Paul sur le chemin de Damas. Dans le jardin de sa résidence, pris par une forme de convulsion, il fond en larmes sous un figuier et entend une voix d’enfant chanter « prends, lis ! prends, lis ». Saisissant le livre des lettres de Paul et l’ouvrant au hasard, une phrase va lui montrer la voie : « Pas d’orgies et de beuveries, pas de coucheries et de débauches, pas de disputes et de jalousies ; mais revêtez-vous du seigneur Jésus-Christ ; et n’ayez souci de la chair pour en satisfaire les convoitises ».

Il vient de découvrir le sens à donner à sa vie, en même temps que le moyen et la méthode pour atteindre son but ultime. Sous la catéchèse de l’évêque Ambroise, il décide de se laisser inscrire, avec son fils, sur le registre des candidats au baptême. Ils recevront ensemble ce sésame indispensable pour devenir un vrai chrétien, dans la nuit pascale du 24 au 25 avril 387.

Le temps est venu désormais de retourner au pays, pour fonder une communauté contemplative. Mais la hiérarchie de l’Église a compris que cet homme particulier doit contribuer à enrichir la foi des Hommes, en combattant notamment les déviations de son temps. Il est appelé comme prêtre, puis, en 395, comme évêque à Hippone. Le début d’une aventure de trente-cinq ans d’activité pastorale, ponctuée de plusieurs centaines de prédications et lettres, ainsi que de nombreux ouvrages, dont quelques œuvres à la portée considérable en Occident, comme La doctrine chrétienne, Les Confessions, ou La Cité de Dieu.

Augustin ne se soucie nullement d’ériger une Règle particulière, destinée à donner naissance à un Ordre religieux. Il se “contente“, toute sa vie durant, de défendre la “vraie religion“, celle de l’Église-Christ total, en l’appuyant sur des assises théologiques particulièrement solides, fruits d’une vision particulière de Dieu et de l’Homme qui peut se résumer en une seule formule : « Mais Toi, tu étais plus profond que le tréfonds de moi-même et plus haut que le très-haut de moi-même. »

Saint Augustin meurt en 430, lors du siège de la ville d’Hippone par les Vandales, laissant derrière lui une œuvre de christianisation du temps et de l’espace, sur laquelle l’Occident tout entier, a construit son Église. Saint Augustin, l’homme d’Afrique du Nord, canonisé par acclamation populaire en 1298, devient pour la postérité, en sa qualité de saint patron des théologiens, le maïeuticien de l’Occident chrétien.


La Cité de Dieu

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Dans l’œuvre diverse et multiforme de Saint Augustin, La Cité de Dieu tient une place particulière. Le livre met notamment en évidence une vision foncièrement pessimiste de l’être humain, naturellement enclin au mal. Selon le saint, il ne faut se bercer d’aucune illusion sur la bonté de l’humanité. Pour le théologien, l’Homme est, par essence, disposé au mal, comme le prouve en quelque sorte le péché originel ou l’illustre l’histoire de Caïn et Abel. Dès lors, il lui est impossible d’être sauvé par ses mérites personnels. Le salut ne peut advenir que de la grâce divine. Et encore cette grâce n’est-elle offerte qu’à une infime minorité, tirée gratuitement de la « masse des damnés ». La Cité de Dieu, s’inscrit dans cette vision sans concession. Rédigé au moment des invasions barbares entre 413 et 426, l’ouvrage constitue une vaste réflexion sur la destinée de l’humanité qui se place sous le regard de l’éternité. Il invite, selon le propos de Henri-Irénée Marrou, « un art de vivre en un temps de catastrophe. » Cette Cité de Dieu dont il est question, constitue la communauté des élus en route vers sa réalisation ; une réalisation qui n’adviendra qu’à la fin des temps. Dès lors, aucune institution humaine actuelle, y compris l’Église terrestre, ne peut se revendiquer d’une toute puissance. Une belle forme de récusation de tous les totalitarismes et des intégrismes.

 


Rayonnement d’une pensée

Basilique Saint-Augustin d’Annaba (Algérie)-Adobe Stock © Droits réservés

Il peut sembler paradoxal que Saint Augustin ait eu une influence aussi importante sur la diffusion de la pensée chrétienne en Europe, alors même qu’il était originaire d’Afrique du nord. Selon les historiens, il y a à cela trois facteurs d’explications. Tout d’abord, l’extraordinaire prolixité de l’évêque d’Hippone. Des milliers de pages de son œuvre ont, en effet, été conservées et sont parvenues jusqu’à nous. Certains manuscrits de ses textes ont même été découverts au cours de la période moderne, dans les années 1980 et 1990. Ensuite, il est l’homme de l’Antiquité dont nous connaissons le mieux la vie et le regard sur son époque, car il a beaucoup parlé de lui dans ses œuvres les plus connues, au premier rang desquelles ses célèbres Confessions, qui relatent les trente-quatre premières années de son existence. Enfin, la production de Saint Augustin a pu bénéficier, plus particulièrement au cours de la période médiévale, du réseau très dense des monastères disséminés à travers l’Europe et du rigoureux travail des moines copistes qui ont reproduit ses écrits. Mais l’explication ne serait pas complète, si l’on ne rappelait qu’à l’époque, les rives nord et sud de la Méditerranée, ne constituaient pas des univers linguistiques différents et que les provinces de l’Afrique romaine comptaient parmi les plus riches de l’empire, concentrant dès lors toute l’élite cultivée, formée le plus souvent de Berbères latinisés.