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Jean-Marie Spaeth, qui fut longtemps le patron de la Caisse Nationale d’Assurance-Maladie, montrait régulièrement à son entourage un rapport publié en 1938 à l’intention du gouvernement français de l’époque. Il y était écrit que la France ne compterait plus que 38 millions d’habitants à l’aube du XXIe siècle. Méfions nous donc des prévisionnistes, les choses peuvent bouger très vite à un moment où la mobilité des personnes à travers le monde devient une donnée incontournable. Il n’empêche.
Par Roger Cayzelle

Lorsqu’on examine les évolutions de la démographie lorraine on ne peut qu’être alerté par un constat qui saute aux yeux : la Lorraine semble décliner inexorablement si l’on réfère simplement au nombre de ses habitants. Depuis plus de trente ans la population lorraine stagne sur la crête des deux millions trois cent mille habitants, un plafond qu’elle ne parvient plus à dépasser. Pour l’Insee, le pire est même devant nous car les années qui viennent semblent s’avérer particulièrement moroses si rien ne change. Il devient donc urgent de regarder cette réalité en face et d’admettre que nous entrons dans une période extrêmement difficile. Alors qu’elle a longtemps évité le pire grâce à un solde naturel assez positif, pour la première fois depuis près d’un siècle, la Lorraine pourrait perdre des habitants. Le plus surprenant dans cette affaire est que cette question de la démographie est rarement abordée dans le débat politique.Deux phénomènes l’expliquent simplement : chaque année, il y a davantage de personnes qui quittent notre région que de nouveaux arrivants. Depuis cette année, le solde naturel fléchit à travers un nombre de décès qui semble se rapprocher de celui des naissances. Ces chiffres méritent encore d’être confirmés, mais nous sommes bel et bien sur une pente savonneuse. Le plus surprenant dans cette affaire est que cette question de la démographie est rarement abordée dans le débat politique. Aucun candidat ne l’a vraiment mis en avant au cours de la campagne électorale pour les régionales à l’automne dernier alors que le phénomène touche aussi la Champagne-Ardenne et qu’il commence à affecter l’Alsace. Ce sujet est pourtant essentiel. Il l’est d’autant plus que la France est devenu un pays totalement inégalitaire dans ce domaine. Alors que les régions du Nord et du Nord-Est sont en grande difficulté, celles situées au Sud ou en bordure de mer voient la population exploser. Ceci étant, est-ce grave docteur ? Pour parler clair, le fait de perdre des habitants est-il vraiment un handicap ? Il faut évidemment réponde à cette question par l’affirmative : une région qui perd de la population se met indiscutablement en difficulté. Le tableau réalisé par le CESER de Lorraine en lien avec ses homologues d’Alsace et de Champagne-Ardenne fait clairement apparaître une forte corrélation entre population et emploi. Il n’est pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que plus d’habitants c’est plus de besoins en matière de services dans le domaine de la santé, de l’éducation ou de l’artisanat pour ne citer que ces exemples.On veut venir et on vient dans une région parce qu’on a envie d’y vivre, parce qu’elle apparaît agréable, innovante, festive. Ce qui se passe en Lorraine du Nord le démontre d’ailleurs davantage que de longs discours. L’afflux de population nouvelle dans ce secteur due à l’attractivité luxembourgeoise développe à l’évidence une dynamique de l’emploi et permet même de réduire les inégalités. Faire venir de nouveaux habitants est pourtant essentiel. Cela passe par de nouvelles formes d’attractivités qui ne peuvent plus être liées aux ressources du sous-sol, ni à l’espoir d’une grande implantation industrielle venue d’ailleurs. Or l’attractivité est une question complexe. Donner envie aux Lorrains de rester dans leur région et à d’autres personnes de venir les rejoindre suppose d’appuyer simultanément sur de nombreux boutons. La création d’emplois à l’évidence mais celle-ci ne se décrète pas car elle est aussi la résultante de bien d’autres paramètres. On veut venir et on vient dans une région parce qu’on a envie d’y vivre, parce qu’elle apparaît agréable, innovante, festive. De nombreux responsables politiques ou socio-économiques ont bien perçu cette nécessité. Dans ce court dossier nous avons d’abord voulu mieux comprendre les modifications du paysage français et, dans dans un premier temps, donner la parole à deux acteurs confrontés à la question de l’attractivité. Les travaux du sociologue Jean Viard esquissent par ailleurs quelques clés permettant de mieux appréhender sur quoi peut aujourd’hui s’appuyer le développement de nos territoires lorrains.


Jean-Viard-(©DR)NOUVEAU PORTRAIT DE LA FRANCE

À l’évidence le paysage démographique de la France se modifie profondément « On est très loin de la France de Michelet ou de Balzac » écrit Jean Viard dans son dernier livre Nouveau portrait de la France. Pour le sociologue, ces changements sont dus à l’extraordinaire allongement de notre durée de vie depuis le siècle dernier. Il s’est accompagné d’une réduction spectaculaire de la durée du travail. Celle-ci ne représente plus que « 9% de notre temps de vie, 16% de notre vie éveillée« . Dès lors le pays s’est transformé autour d’un « immense investissement sur l’ensemble des moments hors travail – éducation, santé, culture, loisirs, vacances« . Cela a pour conséquence de redynamiser des « villes assoupies comme Aix en Provence, Montpellier, Toulouse ou Nantes » qui sont désormais pleines de vie comme le sont le cœur des villes historiques : Lille, « la résurrection la plus spectaculaire« , mais aussi Saint Nazaire « où la nuit est sublime » ou bien… Metz « la stupéfiante« . Parallèlement, Jean Viard cite aussi de plus petites villes « où l’on rencontre une vitalité pas toujours bien maîtrisée mais forte« . Parmi elles, Saint Dié des Vosges, une ville qui bouge et se transforme. On l’aura compris, il faut sans nul doute mieux appréhender en quoi nos nouveaux modes de vies ont une conséquence directe sur la redistribution de la carte démographique française. Cela explique en particulier pourquoi les vieilles régions industrielles souffrent. Elles tiraient leur richesse du sous sol et de l’industrie manufacturière qui en découlait. Les choses se sont brutalement inversées. En caricaturant quelque peu on pourrait écrire que ce n’est plus l’emploi qui attire les populations mais des populations en mouvement qui génèrent l’emploi à travers l’émergence de nouveaux comportements et de nouvelles aspirations. C’est ce qui explique en partie le travail qu’il faut aujourd’hui mener dans nos villes et dans nos régions pour organiser une nouvel éco-système autour de la productions bien-sûr mais aussi autour de tout ce qui touche aux services, à la culture, aux loisirs et au tourisme. Vaste programme. 

Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie
Jean Viard / Éditions de l’aube


David-Valence-(©DR)

DAVID VALENCE – MAIRE DE SAINT-DIÉ DES VOSGES

On vous sait très attentif à l’attractivité du territoire de Saint Dié des Vosges. Comment abordez vous cette question dans votre action ?

La question de l’attractivité est par définition transversale. Qu’est-ce qui fait qu’une entreprise ou un jeune couple d’actifs décident de s’installer dans la région de Saint-Dié-des-Vosges plutôt qu’ailleurs ? Pour les entreprises, la qualité et le faible coût de la main d’œuvre, par rapport à l’Alsace, sont des atouts. Mais l’amélioration de l’offre de formation initiale et tout au long de la vie permettent seules d’en tirer parti. Un exemple ? L’IUT de Saint-Dié-des-Vosges a récemment créé une licence professionnelle tourisme avec notre soutien et celui de la Mairie de Gérardmer. Autre clef de l’attractivité : l’offre de services. Les citoyens ont parfois le sentiment que seules les villes de plus de 100 000 habitants ont désormais droit à des services jusque-là assurés de façon équilibrée sur le territoire, grâce à la solidarité organisée directement ou indirectement par l’État. C’est vrai pour l’offre de soins, l’offre culturelle, le conseil aux contribuables ou aux élus (services fiscaux, …), les services de garde de jeunes enfants… La seule solution, pour maintenir un bon niveau de services, c’est aujourd’hui de s’unir au niveau local pour peser dans les négociations avec l’État et financer les services que nous voulons vraiment. L’attractivité dépend aussi de la fiscalité et de la valeur du foncier. Comme Épinal par exemple et malgré une situation financière beaucoup plus dégradée, la ville et l’intercommunalité de Saint-Dié-des-Vosges ont fait le choix de ne pas augmenter leurs taux pour les taxes ménages en 2015 et 2016. Enfin, l’attractivité est évidemment liée à l’offre de transports. A cet égard, une forte vigilance devra être accordée en particulier aux liaisons ferroviaires Saint-Dié-des-Vosges-Épinal et Saint-Dié-des-Vosges, ainsi qu’à l’état de la chaussée sur la RN59. La communauté d’agglomération future de Saint-Dié-des-Vosges aura aussi à se préoccuper des transports entre les communes…

Quelle place accordez vous au tourisme et à la culture ?

La culture n’est pas un luxe. Plus que jamais, dans ces temps incertains, nous avons besoin de créer des communautés de sentiments entre les citoyens. La culture créé ces communautés de sentiments. Le patrimoine, l’offre de spectacles vivants mais aussi la lecture publique sont les différentes dimensions de cette ambition. Notre projet d’une grande médiathèque intercommunale à l’horizon 2019-2020 est ainsi un projet humaniste, mais aussi un projet d’attractivité. Quant au tourisme, notre territoire compte un site touristique majeur avec la Confiserie des Hautes-Vosges à Plainfaing. Ses 200 000 visiteurs ont font la 5ème entreprise la plus visitée de France ! Mais la « mise en tourisme » du territoire de Saint-Dié-des-Vosges reste à faire. Avec l’intercommunalité, nous venons de créer deux aires de camping-car, à Saint-Dié-des-Vosges et Plainfaing ; nous accompagnons les hébergeurs dans leurs travaux de rénovation énergétique, à travers le programme Héberger mieux en Déodatie, porté par le Pays de la Déodatie. Enfin, nous cherchons à initier une réelle professionnalisation du tourisme en général sur notre territoire, sans méconnaître l’apport du bénévolat.

Quelle articulations vous paraissent nécessaires avec les autres collectivités et notamment avec le Conseil Régional où vous siégez désormais?

La Région s’impose progressivement comme la collectivité de la stratégie et des projets structurants. Elle a besoin de nouer des partenariats structurants avec les intercommunalités, qui n’ont pas encore le statut de collectivités territoriales mais ont vocation à assumer pleinement les enjeux de la proximité. La nouvelle Région a par exemple souhaité s’engager de façon résolue aux côtés des espaces ruraux, avec l’adoption d’emblée d’un pacte Ruralité qui organisera une nouvelle forme de solidarité territoriale. Plus globalement, la Région devra se préoccuper de l’attractivité des métropoles, bien sûr, mais aussi des villes petites et moyennes, qui souffrent terriblement de la crise économique et du désengagement de l’État. Dans ce contexte nouveau, il ne faut pas crier au loup tous les matins, mais s’organiser et se mobiliser pour un développement équilibré de nos territoires.


J-P George (©DR)JEAN-PIERRE GEORGE – PRÉSIDENT D’ENTREPRENDRE EN LORRAINE NORD

L’attractivité luxembourgeoise est plus en plus forte avec une montée en puissance des emplois transfrontaliers. Comment les entreprises lorraines vivent elles cette situation ?

La proximité des trois frontières et du Luxembourg en particulier est un atout considérable pour nos entreprises et notre territoire. Du reste beaucoup d’entreprises Lorraines sont implantées au Luxembourg. Cela doit nous inciter côté Lorrain à avoir une véritable politique de soutien aux entreprises avec par exemple des mesures fiscales attractives. L’heure n’est pas aux déclarations mais à l’action. Mettre un terme aux « délocalisations » et faire des « relocalisations » notre priorité absolue. Pour cela il faut transcender nos clivages et bannir tout repli sur soi. Nos entreprises aujourd’hui sont les emplois de demain.

Au delà de l’augmentation du résidentiel, quels sont les secteurs économiques autour desquels la Lorraine du Nord peut se restructurer  ?

La Lorraine du Nord peut se restructurer autour de plusieurs secteurs comme l’automobile, l’agro-alimentaire, l’énergie qui constituent à mes yeux le socle de notre économie. Mais avec le Luxembourg nous devons profiter de cette opportunité pour développer l’exportation, l’innovation, le numérique, en partageant avec eux une même ambition. Notre coopération dans l’enseignement supérieur et la recherche est aussi vitale pour l’avenir : la concurrence se fait aussi sur les compétences. D’autres secteurs comme la santé, le service à la personne et la petite enfance sont également en forte croissance, conséquences des besoins exprimés par les nombreux salariés frontaliers. Cela constitue des gisements importants de créations d’entreprises.

Parvenez vous à créer des synergies avec les entreprises luxembourgeoises ?

Au travers de notre réseau Entreprendre en Lorraine Nord, je dois dire que nos relations sont excellentes notamment avec la Chambre de Commerce de Luxembourg. Nous avons au Salon à l’Envers de nombreux partenaires Luxembourgeois et nous allons intensifier leur participation dans la vie de notre association. Alors « oui », nous parvenons et nous parviendrons à développer des synergies. C’est par le travail en réseau, les partenariats, les échanges au quotidien que nous allons avancer pour assurer la croissance de nos entreprises. On sent une volonté partagée des deux côtés : Tracer ensemble notre sillon Lorrain et bien au delà en nous ouvrant sur le monde. Même si l’harmonisation des lois n’est pas encore pour demain en matière fiscale ou sociale : Il y a la force des lois et la force des choses et c’est cette dernière qui est le fondement des synergies entre nos entreprises.


INÉGALITÉS

Les cartes ci-dessous en disent plus long que bien des discours sur la force des mouvements et parfois même des ruptures démographiques qui modifient profondément le paysage démographique de notre pays et de notre région.

Carte-France-population-(©DR)Regardons la France en face : elle est loin d’être statique. En matière de population il y a des gagnants et des perdants. Les premiers (en rouge ou en bistre) sont les territoires situés à l’Ouest et au Sud du pays, là où on trouve la mer et la lumière. L’Alsace constitue une exception avec la ceinture parisienne mais on notera que la Marne et l’Aube ne bénéficient pas vraiment de la proximité parisienne.

À l’inverse la couleur bleue caractérise les vingt départements qui perdent des habitants. Cinq d’entre eux, sont dans la nouvelle  région Grand Est au bout de cet espace central que les géographes qualifient de « diagonale aride ». Un seul intrus : les Alpes Maritimes. La
Carte-Lorraine-population-(©DR)nouvelle région Grand Est connait elle aussi de spectaculaires évolutions qui entraînent de fortes disparités.
Trois conclusions provisoires méritent d’être soulignées :

– À l’exception des Ardennes les vrais moteurs du développement du Grand Est sont aux frontières. La force de la progression démographique est impressionnante ; elle profite en particulier de manière spectaculaire au nord lorrain et à l’agglomération thionvilloise. La nécessité de politiques transfrontalières plus affirmées – et surtout plus visibles – saute aux yeux.
– Les villes centre de Metz ou Nancy ou d’Épinal créent des emplois mais n’attirent pas suffisamment d’habitants. Elles sont victimes d’un étalement urbain trop peu contrôlé ce qui milite pour la poursuite de toutes les initiatives visant à créer du réseau (Sillon lorrain, création de métropoles au Sud et au Nord de la Lorraine, développement d’intercommunalité plus cohérentes).
– Les territoires ruraux où plus excentrés connaissent des fortunes diverses. Ceux qui se situent près des villes se maintiennent ou se développent même parfois de manière spectaculaire à l’exemple de la ceinture strasbourgeoise. D’autres sont en grande difficultés en particulier en Champagne Ardenne.