Wet Moon © Illustration : Atsushi Kaneko 

Au sein de l’univers du manga, Atsushi Kaneko évolue dans un monde bien à lui. Son dessin s’inspire des pochettes de disques punk, évoque Charles Burns ou Paul Pope dans des histoires hallucinées et violentes. Le premier volume de sa dernière série, Search and destroy, vient de paraître.

Atsushi Kaneko ne lit pas de mangas ; ce qui peut expliquer la singularité de son travail en comparaison de la majorité de la production japonaise. Ses influences se trouvent plutôt du côté de la musique punk, à laquelle il emprunte sa folie destructrice et le graphisme des pochettes de disques, de David Lynch pour l’étrangeté et les tronches impossibles de ses personnages secondaires. A peine concède-t-il une admiration pour Suehiro Maruo, mangaka fasciné par le cinéma surréaliste et les estampes de Yoshitoshi. Le noir et blanc de Kaneko, tracé au scalpel, son trait dense, précis et incisif, la noirceur de ses récits rappellent aussi l’américain Charles Burns, un autre maître de l’étrange en bande dessinée. Dans son premier manga Bambi en 1998, on suit une jeune chasseuse de primes qui sème les cadavres derrière elle. Kaneko confie y avoir laissé une grande place à l’improvisation, « en écriture automatique ». Tout le contraire de son œuvre suivante, véritable épopée au royaume du bizarre et de l’absurde : Soil.

Dans la ville-champignon de Soil, tout semble lisse et convenable. Lorsqu’une famille-modèle disparaît mystérieusement, ne laissant derrière elle que des colonnes de sel, on confie l’affaire au duo d’enquêteurs le plus mal assorti qui soit : Onoda, une jeune femme fébrile obsédée par les procédures, et son supérieur, l’écœurant capitaine Yokoi. Tout au long des dix volumes, les aberrations ne feront que se multiplier à Soil en même temps que se craquelle le vernis des convenances et de la morale, écrasantes dans la société japonaise. Une œuvre majeure du manga contemporain totalement unique en son genre, nourrie par une imagination débridée, où le dessin de Kaneko entrecroise les lignes millimétrées de la réalité et le chaos en spirale qui enfle depuis l’autre côté du miroir.

On retrouve également l’influence de David Lynch dans Wet moon, où une cité balnéaire gangrenée par la corruption remplace Soil comme théâtre du grotesque et du vice. Roman noir malade en trois volumes, Wet moon narre l’enquête de l’inspecteur Sata à la poursuite d’une jeune meurtrière. Après un accident, un éclat de métal reste coincé dans son cerveau ; les hallucinations et les crises vont alors se multiplier pour Sata tandis que le voile entre réalité et délire va progressivement se déchirer. On songe aux nouvelles de H.P. Lovecraft, dans lesquelles le héros perd pied au fur et à mesure qu’apparaît l’horreur cosmique. Après Soil et Wet moon, place au grand-guignol et à l’hémoglobine avec Deathco. Kaneko se lâche avec cette série B remplie de tueurs à gages aux looks tous plus dingues les uns que les autres se livrant une bataille sans merci, et laisse libre cours à la folie assassine d’un petit ange de la mort détestant le monde entier.

On retrouve un personnage comparable dans son dernier travail, Search and destroy, hommage déjanté au Dororo d’Osamu Tezuka (le papa d’Astro boy) où une société ravagée par la guerre civile se divise entre humains et robots. Hyaku, bardée de membres cybernétiques, va partir au propre comme au figuré à la recherche de son humanité aux côtés d’un orphelin chapardeur. Le mangaka y déploie un découpage ultra-dynamique, multipliant les plans à chaque page : l’influence du cinéma n’a jamais été aussi claire dans son œuvre. Celle-ci, traversée de corps mutants, partagée entre les transes de Soil et Wet moon et les lacérations de Deathco et Search and destroy, constitue un melting-pot de culture pop aussi jouissif qu’élaboré.

Bambi, chez imho

Soil, chez Ankama

Wet moon, Deathco chez Sakka/Casterman

Search and destroy chez Delcourt/Tonkam