© Illustration : Fabien Veançon

« Allez les petits ! » C’est ainsi que, dans le monde d’avant le monde d’hier, le commentateur sportif Roger Couderc, encourageait, à s’en égosiller, les rugbymen de l’équipe de France, lorsqu’ils couraient droit à l’essai. Une manière d’afficher son affection et son admiration à l’endroit de ces immenses sportifs. C’est cette même formule dont on use aujourd’hui pour rendre hommage à tous ces « petits » sur lesquels le corps social porte désormais un regard attendri, après les avoir si longtemps ignorés.

Mais, pas plus que les rugbymen de l’époque ne quémandaient les encouragements et les applaudissements pour foncer tête baissée dans la ligne adverse, les « petits » que nous célébrons désormais à 20h, n’ont attendus les nôtres pour assumer leur mission. Comme tous les grands, les vrais, ils ont fait ce qu’ils devaient faire, sans rien en attendre en retour ! C’est d’ailleurs à cela que l’on reconnaît les personnes de noble lignée, c’est leur force d’âme et leur conscience professionnelle qui guident leur action et non la perspective d’un intérêt préalablement négocié. La grandeur humaine se trouve toujours dans la gratuité du geste.

Les « transparents », selon l’expression de René Char, se suffisent de l’assentiment de leur conscience « quand il faut y aller ». Ils n’inscrivent pas leurs actes dans un plan de carrière et ne sollicitent pas des encouragements pour se mettre en mouvement. En tout cas, voilà « les sans voix » enfin réhabilités ! C’est ce qui les différencie de la pseudo-élite qui a besoin de reconnaissances affichées, de privilèges, ou d’accès aux carrés réservés. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien que nombre de professionnels de santé, d’agents du service à la personne ou de la grande distribution, sont des femmes. Comme si l’abnégation gratuite était majoritairement une vertu du sexe que l’on qualifiait naguère, faussement, de « faible ». C’est peut-être dans les instants tragiques, lorsque l’essentiel se joue, que la Femme est vraiment l’avenir de l’Homme.

En tout cas, voilà « les sans voix » enfin réhabilités ! Il était temps. Fini pour un temps, le culte du VIP qui nous a majoritairement fait oublier la réalité du fonctionnement des sociétés : si la cadence imposée par les base line des premiers de cordées fixe le tempo, ce sont les chevilles ouvrières qui font fonctionner le système. Et les uns et les autres viennent de comprendre que leurs destins sont indissociablement liés. Ce virus nous l’a démontré comme plus personne ne parvenait à le faire, c’est l’utilité sociale qui fait le bien commun et non l’épaisseur du compte en banque ou la morgue de quelques happy few. Sacrément subversif comme message.

Et pourtant, nous savions qu’ils existaient, ces « petits ». Ils ont toujours été dans nos environnements proches. Ils ont même fait beaucoup de bruit tout au long des mois d’occupation des giratoires départementaux, d’urgences hospitalières en grève et malgré tout assumées, partout en France. Ils criaient leur désespoir et leur colère. Ils clamaient leur souhait de pouvoir exister et assumer leur tâche avec juste suffisamment de moyens et réclamaient aussi un peu de reconnaissance. Nous sommes restés collectivement trop longtemps sourds. Nous ne pouvons pas dire que nous ignorions. Mais, engoncés dans notre suffisance, dans nos schémas courtermistes nous pensions qu’il ne s’agissait là que de revendications catégorielles, d’un prurit consécutif à l’incompréhension face à un monde nouveau qui se construisait.

Et bien non. C’était autre chose qui était à l’œuvre et dont nous prenons cruellement conscience désormais. Nous venons de traiter notre cataracte de la pensée à grands coups de respirateurs artificiels. Quand nous sortirons des soins intensifs, gardons plus que jamais les yeux ouverts pour construire un monde nouveau. Ne sombrons pas dans le gattopardisme, ce travers de l’humain qui accorde de l’importance aux changements spectaculaires en surface pour mieux revenir au statu quo des choses profondes. En un mot, ne les décevons plus, ces « petits » ! Et dans toutes les communes de France, inaugurons des « Allées les petits », comme en d’autres temps les « avenues de la Libération ».