Portrait par Vianney Huguenot

 


Dans la famille Grüss, je demande le père fondateur, Alexis Grüss Senior, exceptionnel maître écuyer, né à Briey en 1909. Fondateur de la saga Grüss, oui et non. Non, parce qu’il y eut des cirques Gruss (le tréma sur le u disparaît au fil de l’histoire) avant sa naissance. Oui, car la grande histoire des cirques Gruss démarre vraiment en 1943 : Alexis cofonde au cœur de la Seconde Guerre mondiale Gruss-Jeannet, « l’un des plus fameux cirques de tous les temps », écrit justement Joël Rehde (1), petit-fils de Lucien Jeannet. Retour au milieu du XIXsiècle. La tradition voulait que les cirques, pendant l’hiver, demandent l’hospitalité à une ville et s’y posent. C’est ainsi que Charles Grüss, tailleur de pierre à Sainte-Marie-aux-Mines, reçoit le cirque Martinetti. Charles a le béguin pour la danseuse de cordes, Maria Martinetti. Ils se marient et, en 1868, Charles entre en piste et se rallie à l’univers du cirque. Quelques bisbilles plus loin, le couple crée son propre cirque, premier baptisé du nom de Gruss. De cette union naît Armand, à Nancy, qui épouse une écuyère du cirque Ricono, Célestine (attention, la généalogie des circassiens se déploie sur un arbre aussi alambiqué que celui des aristos !).

Alexis Gruss, fils de Célestine et Armand, convole ensuite avec une jolie contorsionniste et équilibriste, Lucienne Beautour. Le couple défend activement la pérennité de la dynastie, donnant naissance à neuf enfants, dont Arlette Gruss, probablement la plus populaire du clan, aujourd’hui encore. Arlette, trapéziste et dompteuse de panthères, crée son cirque à la mort de son père, en 1985. Son fils Gilbert reprend les rênes en 2006. Coriace réputation des Gruss, depuis 1943. En janvier de cette année-là, ils quittent Rouen pour rejoindre le pays de Montbéliard où habitent leurs amis Jeannet. Ils embarquent avec leurs chevaux dans le train et, malgré les engueulades avec le personnel ferroviaire à la gare de Voujeaucourt, il leur est impossible de récupérer les bourrins, ils n’ont plus un sou pour payer leur transport. Des clichés, toujours, tu te méfieras, pourrait être un onzième commandement… car c’est un huissier de justice, sur ses deniers personnels, qui arrange le coup et paie finalement la note pour que les Gruss reprennent leurs chevaux parqués à la gare.

La grande histoire du cirque Gruss-Jeannet se trouve désormais dans les starting-blocks. Tout le monde répète et s’entraîne à Bart, au sud de Montbéliard, dans une ancienne distillerie, tandis que la première approche. C’est pour le printemps. « Dans la cour de la distillerie, on déballe le matériel du cirque, afin de le repeindre : mats, corniches, gradins, crémaillères, chaises… Puis on monte le chapiteau, un 22 x 24 mètres. Du fait de sa petite taille, la piste ne peut pas avoir plus de 11 mètres de diamètre (au lieu des 13 habituels), cela est difficile à travailler mais nos artistes y réussissent avec brio. On déroule l’entourage et, stupéfaction, on se rend compte qu’il n’est composé que de tacons. Il n’est qu’un assemblage de morceaux de tissus de tailles et de couleurs différentes servant à masquer l’extrême usure de la toile d’origine. Ce chapiteau fut probablement l’unique exemplaire international avec un entourage réalisé en patchwork ! » (1).

Alexis Gruss, son frère André et Lucien Jeannet, les trois associés, décident alors « de ne pas débuter sur place, dans l’hypothèse d’un four, mais en Lorraine, que les Gruss connaissent bien depuis leur enfance. C’est la coquette ville de Remiremont qui est choisie pour les débuts ». La cité des Chanoinesses fut donc le top départ d’une des plus grandes aventures mondiales du cirque. Après Remiremont pour la première, la troupe s’installe à Thaon-les-Vosges, Charmes, Bayon et Nancy. Le cirque Gruss-Jeannet ne cessera d’évoluer, au fil d’audaces réinventées, de ruptures aussi, d’associations nouvelles, notamment avec Radio Luxembourg. Le cirque adoptera ainsi des enseignes multiples, Radio Circus, Grand Cirque de France, Circorama Achille Zavatta, Cirque Jean Richard, Cirque des vedettes… L’esprit de la balle, lui, demeurera.

(1)Le récit intégral de la saga des Gruss-Jeannet, par Joël Rehde, est à retrouver ici : https://rehde.typepad.fr/cirque-gruss-jeannet