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Dimanche 26 mai 2019, les citoyens européens, et plus particulièrement les Français, vont pouvoir faire montre de leur cohérence revendicatrice. De samedis en samedis, de ronds-points bloqués en manifestations de rues, ils réclament à cor et à cris plus de démocratie ? Ils vont être servis. L’occasion va leur être offerte de s’exprimer, lors de la plus belle des élections, l’élection européenne. Un privilège qu’ils ont le droit de savourer depuis quarante ans, lorsqu’ils furent invités, pour la première fois, à désigner leurs représentants au Parlement européen. L’Europe, la belle idée ! Même s’il y a bien longtemps que plus personne « ne saute comme un cabri, en criant l’Europe, l’Europe, l’Europe », selon la formule du Général de Gaulle.

Parce que l’on ne sait plus de trop de quelle Europe il est question. Celle de l’Atlantique à l’Oural, qui devait décider du destin du monde, esquissée par le même de Gaulle, décidément bien en verve sur le sujet, tout souverainiste qu’il était ? Elle est tombée dans les oubliettes de l’Histoire emportée, paradoxalement, par l’effondrement le mur de Berlin. Celle de la Chrétienté ? Cela fait bien longtemps qu’elle est défunte et repose en paix. Parions qu’elle ne renaîtra pas, tel le Phénix, des cendres de la toiture calcinée de Notre-Dame de Paris. L’Europe de l’esprit et de la culture, chère à Paul Valéry ? Elle est morte et enterrée aussi.

Ne subsistent, sous les décombres de cet immense champ de ruines, que les tristes et peu enthousiasmantes dépouilles de l’Europe de la monnaie et des normes technocratiques, lointaines et pâles héritières du traité de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. L’incarnation de la vision la plus pessimiste qui soit, puisqu’elle réduit l’humain au rang de simple consommateur.

Pourtant, tout le monde se sent encore européen. Comme si nous étions européens sans y penser. Quand bien même, on n’adhèrerait plus à son organisation actuelle, telle qu’elle nous donne le sentiment de nous avoir échappé. Nous sommes restés européens à défaut d’être européistes. Parce que nous ressentons, intuitivement au moins, que c’est dans cette terre, que plongent nos Il nous faut nourrir de nouvelles mémoires positives, capables de renouveler le récit de l’Europe et (re)mettre en évidence notre communauté destin. racines les plus immémoriales. Par-delà nos nationalités multiples et la diversité de nos langues, nous appartenons à ce corps collectif auquel nous nous identifions. Nous le savons en notre for intérieur, l’archipel européen est seul capable de remplacer le nationalisme identitaire. Mais nous n’en avons plus suffisamment conscience. Tout simplement parce que, mondialisation et globalisation obligeants, nous avons perdu le cap.

Le danger vient de là. Car lorsque le peuple perd ses repères, lorsqu’il ne distingue plus le vrai du faux, il n’est plus capable de jugement. Cet enseignement d’Hannah Arendt, au sortir de la seconde guerre mondiale, extirpé du ventre nauséabond du nazisme, doit toujours être présent à nos esprits. Dès lors, pour que les discours populistes ne soient pas seuls audibles, il nous faut nourrir de nouvelles mémoires positives, capables de renouveler le récit de l’Europe et (re)mettre en évidence notre communauté de destin. Sinon, nous nous condamnons à une Europe sans épaisseur, sans mémoire et sans imaginaire.

Il n’est plus utile de refonder sans cesse l’organisation de l’Europe. Ces pis-aller n’ont plus cours et sont, au mieux, contreproductifs, quand ils ne sont pas tout simplement délétères pour l’idée européenne. Il faut un mythe de substitution à l’Europe de la coproduction, celle qui a permis la réalisation des grands programmes industriels et technologiques (Airbus par exemple). Cela passe prioritairement par une certaine idée de l’Homme. C’est cet humanisme européen qui est notre identité, même si nous l’avons peut-être trop oublié.

Face à un moment pivot de notre Histoire européenne, il nous faut nourrir notre désir d’une passion civique autre que celle des origines, celle qui n’avait pour seul fondement que la paix. Partout dans les vingt-sept pays membres de l’Union européenne, les citoyens entendent bien être conviés au grand « banquet des peuples ». Dans ce moment de responsabilité collective et individuelle, personne ne doit quitter la table.