La capitulation allemande, le 8 mai 1945, marque pour le monde entier la fin de la seconde guerre mondiale et l’entrée dans une ère de paix après de trop longues années de souffrances. Mais un homme sait que les hostilités ne sont pas encore totalement achevées. Cet homme, c’est Winston Churchill. Après avoir porté sur ses épaules, la lutte acharnée contre le nazisme, il conceptualise la « guerre froide » dans un discours historique, prononcé en un lieu improbable, le 5 mars 1946, dans le Missouri, au Westminster College de Fulton.

En ce mois de mars 1946, Winston Churchill est un héros dépouillé de toute responsabilité officielle. Lui, l’homme d’État qui a occupé tant de fonctions publiques, assumé tellement de responsabilités, a été récemment battu aux élections législatives britanniques. Lui qui, des années durant, dans l’habit de Premier ministre, a porté sur ses larges épaules et à bout de bras, la résistance à l’oppresseur et aux forces du mal hitlerien, n’est aujourd’hui, moins d’un an après la fin de la guerre, plus personne, au sens où l’entendent les hommes politiques. La seule utilité que semble encore lui reconnaître la vie est la fonction tribunicienne. Ingratitude suprême de l’existence s’il en est ! Mais s’il doit en être ainsi, il en sera ainsi. Churchill a été habitué à faire face à pires situations par le passé. Il saura bien affronter ce que d’aucuns considéreraient, à sa place, comme le summum du confort. Comment, avec l’ambition et le charisme qui sont les siens, ne parviendrait-il pas à commuer cette occupation en mission ? Il donne donc des conférences à travers le monde, le seul terrain désormais à sa véritable dimension. En homme de devoir qui sait affronter le quotidien pour le mettre à sa main, il s’attelle à cette nouvelle tâche avec la délectation du tribun et le flegme d’un serviteur de la couronne. Voilà une nouvelle besogne qui sied à ravir au personnage, désormais mué en vieux sage, pleinement conscient d’être inscrit à jamais dans l’Histoire. Le propos reflète toujours la profondeur d’analyse et le caractère visionnaire de son auteur. Car le célèbre amateur de cigares et de whisky ne souhaite pas que ses discours se bornent à ressasser le passé. Ils doivent, au contraire, préparer l’avenir de l’humanité. En homme de plume reconnu, il sait la puissance des mots et se persuade même que l’occasion lui est ainsi offerte, par le destin, de parachever définitivement l’investissement de tout sa vie publique, en ancrant une paix durable dans l’avenir. Il lui appartient de contribuer à ce que cette seconde guerre mondiale qui a fait tant de millions de morts, soit vraiment la « der des der ». C’est sur le territoire de la première puissance de la planète, les États-Unis, qu’il va partager sa vision du monde à venir.« de Stettin dans la Baltique jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers les continents » Au moment où il arrive dans le Missouri, à l’invitation du Westminster College de Fulton, pour se voir conférer le titre de Docteur honoris causa, Churchill est taraudé par une idée fixe : faire en sorte que les nations sorties vainqueurs du conflit mondial ne renouvellent pas la funeste erreur, commise moins de trente ans plus tôt, au sortir de la Grande Guerre, en ne préparant pas les conditions réelles de la paix. L’homme d’âge mûr qu’il est maintenant, blanchi sous le harnais de décennies d’exercice du pouvoir et d’une vie d’expérimentation de l’âme humaine, sait trop bien qu’à ne pas tenir compte des leçons du passé, on hypothèque le futur. Une fois de plus, Churchill voit tôt, plus tôt que tout le monde. Il voit loin, plus loin que tout le monde. Il veut être entendu. C’est pourquoi il entend prendre les Etats-Unis et le monde entier à témoin de ce qui se déroule sous leurs yeux, en l’occurence la fin du pacte de liberté et de valeurs communes, établi pendant la seconde guerre mondiale, au moment où la « Grande alliance », celle de Yalta, libérait l’Europe du joug nazi. C’est le thème central de son discours, intitulé The Sinews of PeaceLe nerf de la paix ), entré définitivement dans l’Histoire du XXe siècle, sous le nom éponyme du lieu où il a été prononcé, devant le Président Truman, le « discours de Fulton ». La structuration est simple et claire, le phrasé et le vocabulaire sont millimétrés, pour constituer une diatribe tout en finesse appelant le monde à la vigilance et les Etats-Unis à leurs responsabilités. C’est tout à la fois un discours d’ambition et de méthode. L’ambition civilisatrice qui « n’est rien de moins que la sécurité et le bien-être, la liberté et le progrès, pour tous les hommes et toutes les femmes dans tous les pays ». La méthode pour y parvenir consiste à mettre en place une « force armée internationale », composée d’escadrilles nationales, entraînées et préparées dans leur propre pays et placées sous les ordres d’une organisation mondiale. Le tout au service d’un seul objectif : barrer la route aux « États dans lesquels un contrôle est imposé à tout le monde par différentes sortes d’administrations policières toutes puissantes » et où « le pouvoir de l’Etat est exercé sans restriction, soit par des dictateurs, soit par des oligarchies compactes qui agissent par l’entremise d’un parti privilégié et d’une police politique ». Chacun l’a compris, c’est l’expansionnisme communiste auquel Churchill entend barrer la route, au moment où « de Stettin dans la Baltique jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers les continents ». Une façon d’affirmer sans ambages, que la guerre n’est pas achevée et que le monde est entré dans une nouvelle ère au cours de laquelle il faudra se battre contre « les cinquièmes colonnes communistes [qui se] sont installées et travaillent dans la parfaite unité et dans l’obéissance absolue aux directives qu’elles reçoivent du centre communiste ». Un discours loin des propos convenus et des formules de circonstances, mais bien une harangue programmatique, au contenu précis, qui se veut fondateur de ce que l’on nommera désormais la « guerre froide ».


DIXIT GEORGE ORWELL

Drôle d’oxymore que ce concept inventé au sortir de la seconde guerre mondiale. Le terme désigne une guerre sans affrontement direct, contrairement aux conflits « conventionnels » où des armées se combattent sur un champ de bataille. C’est en tout cas la première fois dans l’histoire humaine, qu’une telle idée semblait concevable. Elle consiste en fait à faire, par tous les moyens, la promotion des idéaux et des différences idéologiques qui caractérisent les États. Ses armes sont tout autant la propagande que l’espionnage ou la compétition sur les terrains de sport. En fait, tout doit être utilisé, tout le temps, pour faire valoir sa supériorité par rapport à son adversaire. Une arme redoutable adaptée à un monde bipolaire. Mais qui sait encore que le terme a été inventé par l’écrivain (anglais comme Churchill !), Georges Orwell, l’auteur du fameux ouvrage d’anticipation 1984 ? Les dirigeants du monde entier ont donné à la formule littéraire, un contenu pour le moins tangible tout au long de la seconde moitié du 20ème siècle.


L’UNIVERSALISME CIVILISATEUR SELON W. CHURCHILL

Dans son discours de Fulton, Winston Churchill donne sa vision du monde. Morceaux choisis du messianisme civilisateur d’un des plus grands hommes du siècle passé : « Quel est donc notre concept stratégique global aujourd’hui ? Ce n’est rien moins que la sécurité et le bien-être, la liberté et le progrès pour les foyers et les familles, pour tous les hommes et toutes les femmes dans tous les pays. Je pense tout particulièrement ici à la myriade de petites maisons et d’appartements où les salariés s’efforcent au milieu des vicissitudes et des difficultés de la vie de préserver leurs épouses et leurs enfants des privations et d’élever leur famille dans la crainte du Seigneur où selon des conceptions éthiques dont le rôle est souvent important. Pour assurer la sécurité de ces innombrables foyers, il faut les protéger contre les deux affreux maraudeurs que sont la guerre et la tyrannie. » « …Les populations de n’importe quel pays ont le droit et devraient avoir la possibilité, constitutionnellement garantie, de choisir, ou de changer le caractère ou la forme du gouvernement sous lequel elles vivent, au scrutin secret, dans des élections libres et sans entraves ; cela signifie qu’il faudrait que règne la liberté de parole et de pensée… Voilà le message que les peuples britanniques et américains adressent à l’humanité. Prêchons ce que nous pratiquons ; pratiquons ce que nous prêchons. »