L’un des grands poètes méconnus de la chanson française est lorrain de cœur et d’adoption : Louis Arti, auteur, compositeur, interprète, homme de théâtre et peintre à ses heures, voyage et fait voyager ses mots, qui revisitent souvent la Lorraine. Il revient à Metz en mars avec une création théâtrale en hommage au cinéaste Pier Paolo Pasolini.
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(Illustration : Philippe Lorin)

Sur son tout premier disque, sorti en 1978, il entame ainsi la chanson-titre Lothringen : « Entre Forbach, Stiring, Behren, là-bas au bout de la Lorraine, contre les reins de l’Allemagne, au lac du schlamm, roupille mon âme ». C’est là que Louis Gaudioso est devenu Louis Arti, celui qui a commencé à trouver les mots pour raconter une histoire faite d’errances heureuses. L’histoire d’une région aussi, qu’il rejoint en 1957, à treize ans, en provenance de son Algérie natale, pour s’installer à Créhange. « Je ne l’ai pas du tout vécu comme un exil, précise-t-il. On a retrouvé le brassage culturel que l’on connaissait en Algérie. » Il gagne sa vie et celle de sa famille en travaillant à la mine, commence à chanter dans les foyers culturels. Lorsqu’il s’éloigne de sa terre d’accueil, vers l’Angleterre, l’Allemagne ou la Tunisie, ce n’est que pour entamer une vie de « beatnik vagabond », enrichir son âme d’expériences qui lui permettront, bien souvent, dans ses chansons, d’y revenir. « Il fallait surtout m’arracher à la cité, un effort bénéfique qui m’a permis de rencontrer des gens de tous milieux, explique Louis Arti. Mais à chaque fois que je revenais en Lorraine, je me détendais. J’y suis toujours mentalement. » Parmi les précieux anonymes qu’il croise, un musicien/mathématicien qui lui rappelle de toujours regarder « la pointe du compas », axe de son orbite personnelle, un enseignant qui, le premier, se penche sur ses carnets dans un café à Forbach, des musiciens qui lui font découvrir Coltrane, Hendrix, Santana, des ouvriers aussi. « Ce sont les premiers intellectuels et les premiers poètes que j’ai rencontrés, note Louis Arti. Ils avaient la poésie en eux. La classe ouvrière a été ma source d’inspiration. » La rencontre décisive dans sa carrière naissante est celle de Frank Thomas, parolier et producteur. Louis Arti signera plusieurs disques chez Sony, enchaîne les concerts jusqu’à l’Olympia. Dans ses chansons, les noms sont partout. Ceux des poètes, en filigrane : Verlaine, Hugo, Lamartine, Garcia Lorca, Apollinaire lorsqu’il emprunte Le Pont Mirabeau. Ceux des lieux, aussi, traversés et imaginés : Forbach, Longwy, le train Marseille-Metz, la plage de Dunkerque et les rues de Calais dans l’album Rue des quatre coins entièrement dédié à cette ville synonyme de transit et de voyage. « Je vois ces lieux lorsque j’écris, comme des sortes d’hallucinations. Les Méditerranéens parlent par images. Cela vient aussi de ma passion pour le cinéma. » C’est donc une vie en images que conte Louis Arti avec cette voix habitée, ces mots puissants, de Marie 15 août à La Plage de Dunkerque en passant par Bilit. « À chaque fois que je revenais en Lorraine, je me détendais. J’y suis toujours mentalement. »Il mettra quarante ans à trouver les mots pour écrire El Halia, roman autobiographique où il évoque le drame originel : à dix ans, Louis Arti assiste au massacre de son village par des fellaghas. Son père succombe. Les militaires français finissent par arriver, font des prisonniers. L’un d’eux interroge le jeune Louis : « Lequel tu veux ? » L’enfant s’enfuit en courant. « Il court toujours » dira Jean-Louis Hourdin, homme de théâtre qui adapte l’ouvrage en 1995, avec Gérard Guillaumat. « Ce que ces deux hommes ont retrouvé en moi, le voir joué sur scène, ça a été quelque chose d’énorme, se souvient Louis Arti. J’avais l’impression que c’était autre chose que mon texte qui était joué : ça ne t’appartient plus. Le théâtre, c’est la poésie en action. » Au Gueulard, le café-concert emblématique de Nilvange, Louis Arti a enregistré Pier Paolo. Il revient cette année en Lorraine pour mettre en action la poésie du cinéaste italien, avec une création musicale et théâtrale baptisée La Parole donnée de Pier Paolo dans le cadre d’une série d’événements consacrés au quarantième anniversaire de la disparition du réalisateur (voir encadré). « Avec Michel Noirez, le vice-président de CinéArt, qui m’a proposé cette création, Louis Arti écrit sur l’errance, comme en référence à ces films italiens découverts dans sa jeunesseon s’est dit que plonger dans toute l’œuvre de Pasolini était impossible, raconte Louis Arti. Donc j’ai plongé dans sa poésie : tu y passes d’un plateau de tournage à l’Afrique, ça correspond bien au bordel que j’ai dans la tête. Chaque mot est un paysage derrière lequel se cache un monstre ». Au fil d’un travail de quatre mois, la proximité entre la sensibilité et le parcours des deux hommes se fait plus prégnante. Dans ses poèmes, le Frioulan fait, lui aussi, le portrait des gens, de l’Italie, celle qui a souffert notamment de la démocratie chrétienne et de la corruption. « On est de la même école : quand il parle de Rome, c’est universel, relève-t-il. Il a une écriture lucide, puissante, très spontanée, et entretient une philosophie du bonheur pour tous, tout en montrant la violence. » Dans son livre en préparation, c’est avec des mots « cinématographiques » que Louis Arti écrit sur l’errance, comme en référence à ces films italiens découverts dans sa jeunesse, qui mettaient en scène ce qu’il voyait autour de lui : la vie dans la rue, les orchestres et les chants, l’humanité. Comme un nouveau retour « à la pointe du compas ».


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Pasolini-(©DR)Les 23 et 24 mars à Metz, l’association CinéArt propose une série de rencontres et d’événements en hommage à Pier Paolo Pasolini. Une façon de célébrer les images et les paroles d’un homme de lettres et de cinéma. « Nous ne souhaitions pas nous contenter de projeter ses films, mais proposer un événement complet, expliquent Michel Noirez et Daniel Flageul de CinéArt. Notre philosophie a toujours été de mettre en avant un cinéma d’auteur engagé et peu diffusé. » La soirée du 23 mars aux Trinitaires, dont Louis Arti a plusieurs fois foulé la scène, débutera à 18h par une présentation et une rencontre avec l’écrivain Pierre Adrian, auteur de La Piste Pasolini, qu’il dédicacera après la projection de La Riccotta, court-métrage méconnu du réalisateur italien, avec Laura Betti et Orson Welles. À 21h se tiendra la création musicale et théâtrale de Louis Arti, La Parole donnée de Pier Paolo. Quatre tableaux mettant d’abord en scène les poèmes de Pasolini, en forme de réponses aux questions posées par Louis Arti. « Mes questions sont comme des pistes que je donne au public, où j’évoque sa famille, ses amis, explique ce dernier. C’est une façon de créer des raccourcis pour évoquer Pasolini, des indications au sein de sa poésie, très codée ». Dans une seconde partie, vient la lecture d’une enquête sur la mort mystérieuse du cinéaste réalisée par Laura Betti, avant celle de poèmes, mis en musique aux côtés du guitariste Michel Gaudioso. Le 24 mars à partir de 18h, au cinéma Caméo-Ariel, deux films seront projetés : Accattone et Teorema ». Dans l’intervalle, l’enseignant Gian-Maria Tore proposera une intervention baptisée Rage et langage, brève introduction au cinéma de Pier Paolo Pasolini. « À une époque de consommation effrénée des images, nous voulons montrer que la formule des ciné-clubs n’est pas obsolète : pour être transmis, le cinéma doit être commenté et documenté » note Michel Noirez. 

Les 23 mars aux Trinitaires de Metz. Entrée : 10 €
Le 24 mars au cinéma Caméo-Ariel. Tarifs cinéma
Soirées organisées par CinéArt avec le soutien du dispositif CinéMetz