© Illustration : Fabien Veançon

On n’a pas fini de commenter la crise du COVID-19 et ses effets à plus ou moins long terme. Il faut dire que le microscopique virus a réussi là où tant de combats sociaux ont échoué avant lui. Sur le plan des politiques économiques par exemple, il est parvenu à torpiller la pensée unique qui s’imposait jusqu’alors. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la doctrine réformiste libérale a été envoyée par le fond. Coulée la start up nation mainstream !

S’il y a plusieurs mois, au plus fort du mouvement des gilets jaunes, on avait déjà senti quelques inflexions dans les convictions et le discours dominants, rien n’avait pourtant vraiment changé. Pour les gouvernants et les puissants, la secousse n’avait pas été suffisante pour prendre le risque d’emprunter le dur chemin d’apostat à la religion officielle des adorateurs du marché et encore moins pour oser porter la dalmatique de la conversion à une nouvelle adoration économique. Il aura fallu une confrontation sans précédent au réel, en l’occurrence une crise sanitaire qui a mis toute la planète à l’arrêt, pour que le credo des fondamentalistes de la politique de l’offre, si impopulaire dans le court terme car destinée à aider l’entreprise, soit balayé d’un revers de main.

La perspective de gouffres abyssaux en matière de résultats économiques et financiers et surtout le spectre du désespoir social, En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la doctrine réformiste libérale a été envoyée par le fond. Coulée la start up nation mainstream !ont justifié que l’on jette sa gourme. En visionnaire avisé, le Président Macron, toujours aussi souple et agile à s’adapter, a saisi l’aubaine pour réaliser un vrai travail de fond, non seulement pour bâtir une nouvelle France, mais aussi pour relancer l’Europe à travers une dynamique régénérée. Une belle espérance qui oblige néanmoins à un revirement total par rapport aux convictions affichées depuis trente mois.

Le nouveau prophète dont tous s’inspirent désormais n’est, loin s’en faut, pas un inconnu. Il est même un de ces dieux que l’on vénérait naguère, dans le monde d’avant « avant ». Il s’agit en l’occurrence de John Maynard Keynes, économiste britannique du siècle dernier, grand-prêtre de la relance économique par l’intervention et la commande publiques, chantre de la politique de la demande. Pour relancer la machine et redonner du tonus à l’activité économique, l’auteur de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie paru en 1936, recommandait en effet de stimuler la consommation des ménages.

Dans un monde développé qui refuse désormais le sacrifice ultime de ses membres, distribuer du pouvoir d’achat est le seul discours audible. Il permet tout à la fois de calmer l’ire sociale et d’offrir la perspective de sauver le système. La nationalisation des salaires, via le chômage partiel, et une politique d’endettement massif clairement affichée, en France comme dans l’Union européenne, à l’initiative notamment du Président Macron, sont autant de signes d’un keynésianisme qui s’assume, « quoi qu’il en coûte ».

On objectera, à juste titre, que reporter à plus tard, c’est reculer pour mieux sauter et que les facilités du présent seront les difficultés des générations futures qui n’avaient sûrement pas besoin de cela pour s’engager dans la vie. Mais même sur ce point, ledit Keynes apporte la réponse à ses détracteurs. Il avait coutume de dire, « qu’à long terme on sera tous morts ». Manière, peut-être, de rappeler que, si les plus optimistes ou les plus naïfs peuvent estimer que sur le long terme, les secousses économiques finissent toujours par se résoudre sous les callosités d’une quelconque « main invisible », l’Homme ne peut se contenter d’attendre, car son horizon de vie n’est que celui du court terme. Plus personne ne croyant encore aux promesses des lendemains qui chantent et à une vie dans l’au-delà, c’est plus que jamais dans le court-termisme qu’il faut se placer pour espérer sauver la situation. Tous les chefs des démocraties modernes le savent. C’est d’ailleurs peut-être le seul risque qu’ils sont encore prêts à prendre.