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L’année qui s’achève n’a pas inversé une tendance observée depuis déjà quelque temps : fausses informations et idées reçues prospèrent, portées par l’accélérateur numérique. Pour en finir avec 2019, voici 8 sujets – liste non exhaustive et totalement subjective – sur lesquels démêler le vrai du faux ne peut pas faire de mal…

Le climat et l’écologie. L’Europe et les États. L’immigration. La laïcité. Les aides sociales. Et puis, ce qui ne manque pas d’ironie, la liberté d’expression ! Peu de sujets apparaissent dans l’actualité, durablement ou furtivement, sans générer au mieux leur lot d’idées reçues ou, pire, tout un tas d’infox (contraction d’information et d’intox) autrement appelées fake news puisque internet, le terreau fertile sur lequel elles ont trouvé à croître à grande vitesse, pratique l’anglais première langue. Internet en cause, oui : avec l’avènement numérique, jamais autant d’informations n’ont été disponibles et diffusées sans hiérarchisation ni vérification… Mais il n’est pas question pour autant d’accuser l’outil, comme un malade rendrait le thermomètre responsable de sa fièvre !

Évidemment, les élections constituent des événements propices pour dire à peu près tout et n’importe quoi : ces dernières années, le référendum britannique sur le Brexit et la présidentielle américaine ayant porté Trump à la Maison Blanche ont été symptomatiques d’un phénomène dont on constate à peu près chaque jour les ravages considérables, avec un mélange amer d’incrédulité, de stupéfaction, d’impuissance…

Comme le disait un certain Jacques Chirac, mort (pour de vrai) le 26 septembre dernier, « plus c’est gros, et mieux ça passe ! ». L’époque a dépassé le constat du président de l’ancien monde. Et, bien sûr, la France et l’année 2019 n’ont pas échappé à cette tendance désormais bien ancrée dans la société. Dans cette double page, L’Estrade a sélectionné huit domaines particulièrement exposés aux idées reçues et aux fausses nouvelles, dans l’espoir de démêler le vrai du faux. Mais tordre le cou à ces travers-là pourrait relever d’un emploi à temps plein et, d’ailleurs, signe des temps, de nombreux médias ont consacré une rubrique propre à la vérification des faits et des dires. Ou, autrement formulé, au fact cheking. Évidemment.


Écologie « L’accord de Paris est caduque »

Les 186 pays (sur 197) signataires de l’accord de Paris sur le climat représentent 97 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour mémoire, cet accord intervenu le 12 décembre 2015 à l’issue de la Cop21 organisée en France prévoit des efforts sans précédent afin de maintenir le réchauffement climatique à + 1.5°C et de s’adapter à ses conséquences. L’annonce du retrait américain des signataires, début novembre, remet-il en cause cet accord ? Non ! Certes, sa ratification par la Chine et les États-Unis, en septembre 2016, avait signifié une avancée majeure, ces deux géants représentant à eux seuls 38 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Certes symbolique, le retrait des Etats-Unis ne suffit cependant pas à descendre sous le minimum requis de pollution produite par les signataires (55 %) : il sera alors de 79 %. Surtout, la décision de Donald Trump entrera en vigueur le 4 novembre 2020, soit au lendemain de l’élection présidentielle. Reste un objectif colossal : afin de respecter leurs engagements, les pays devront réduire de 7,6 % leurs rejets de carbone, chaque année, à partir de 2020.


Climat « Les scientifiques se déchirent »

Alors, ce réchauffement climatique ? Combien, confondant climat et météo, mettent encore en cause la réalité de la situation, dès que le thermomètre descend sous les normales saisonnières ? Et pour conforter leur scepticisme, les mêmes prétendent que les scientifiques ne sont pas d’accord pour constater la véracité du phénomène ou pour admettre la responsabilité des humains. Or, les travaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sont formels et au-dessus de tout soupçon : oui, le réchauffement climatique est en cours ; oui, il est provoqué par l’homme et par les émissions de gaz à effet de serre ! Sans doute, la prudence propre aux scientifiques et la complexité de la science du climat ont-elles joué contre les lanceurs d’alerte. Au moins autant que quelques « travaux » commandés et rémunérés par les lobbyistes, pétroliers notamment, concluant à un réchauffement limité et sans conséquence… Heureusement, si l’on ose dire, la fréquence et l’intensité croissantes des événements extrêmes (canicules, sécheresses, tempêtes, crues…) rendent le problème perceptible et concret.


Europe « C’est Bruxelles qui décide ! »

L’Europe, l’Europe, l’Europe ! Année électorale oblige, 2019 a ramené à la surface la thèse d’une abstraction technocratique dont le pouvoir échapperait à la fois aux citoyens et aux États membres. Eurodéputé de 2014 à 2019 (il ne s’est pas représenté en mai), le Lorrain Edouard Martin tordait le cou à ces deux idées reçues, dans L’Estrade du mois de mars : « La Commission européenne n’est jamais que le garant, pointilleux certes, des traités votés et des décisions prises par les États ! Quant aux eurodéputés, depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, fin 2009, ils sont co-législateurs, avec le Conseil européen. Aucune directive ne peut s’appliquer sans le vote du Parlement. Le CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada, par exemple, est passé parce que les députés l’ont voulu. À l’inverse, quand il a été question de reconnaître la Chine comme une économie de marché qu’elle n’est absolument pas, j’ai avec d’autres mené la bataille contre cette hérésie qui aurait permis aux Chinois de pratiquer des prix encore plus cassés et d’inonder l’Europe de leurs produits ! Eh bien, le Parlement a obtenu gain de cause, contre la Commission européenne. Il est totalement faux de prétendre que les députés n’ont aucun pouvoir. »


Alimentation « On peut tout à fait se passer de viande »

Trois à quatre pour cent de Français revendiquent des pratiques végétariennes (ils ne mangent ni viande ni poisson), végétaliennes (ils ne mangent ni chair animale, ni tout autre aliment d’origine animale comme les œufs, les produits laitiers, le miel…), voire végans (ils étendent leur mode d’alimentation à tous les domaines, comme les vêtements ou les cosmétiques). Les plus militants d’entre eux affirment que la viande est totalement dispensable. Sur un plan philosophique, assurément. Sur le plan nutritionnel, c’est autre chose et c’est ce que pointe Jean-Marie Bourre, de l’Inserm, dans « Le grand livre de notre alimentation » paru aux éditions Odile Jacob : « Les arguments avancés négligent tous voire occultent la biologie, base de la nutrition. Or, les produits d’origine animale font partie de l’équilibre alimentaire normal des êtres humains, omnivores. Pour la qualité de leurs protéines, mais aussi pour ce qui les accompagne : les vitamines, minéraux, oligoéléments et oméga-3. » Une évidence admise des flexitariens : s’ils veillent à réduire leur consommation de viande (un avantage sur le plan écologique cette fois), eux privilégient la qualité sur la quantité et adaptent leurs pratiques alimentaires.


Laïcité « La loi permet d’interdire le voile »

Polémique en pleine séance du conseil régional de Bourgogne – Franche-Comté, cet automne, lorsqu’un élu du Rassemblement national (ex Front national) s’en prend verbalement à une mère de famille voilée, alors qu’elle accompagnait une groupe d’élèves venus assister à une séance plénière. Pour ne pas être en reste, sans doute, le tout nouveau président du parti de droite, Les Républicains, Christian Jacob, demande que la loi soit appliquée puisqu’elle prévoit l’interdiction du voile dans l’accompagnement des sorties scolaires. Sauf que c’est faux ! « La loi de 2004 interdit le port de signes ostensibles aux seuls élèves, parce que mineurs en phase d’acquisition des bases du savoir, et non aux parents », a rappelé Nicolas Cadène, de l’Observatoire de la laïcité. Quant au principe de neutralité évoqué dans une circulaire de 2012 et exhumé par le même Jacob, les parents accompagnateurs n’y sont pas soumis, comme l’a redit le Conseil d’Etat. Et pour cause : les parents n’exercent pas de mission de service public, à la différence des enseignants. Beaucoup de bruit pour… pour quoi, au juste ?


Réfugiés « L’Europe est envahie »

Là encore, la campagne électorale européenne a été propice aux surenchères, la liste LR parlant par exemple de « flux migratoires incontrôlés » et l’extrême droite, dont le RN (ex-FN) n’hésitant pas à employer le mot « invasion ». En réalité, selon les chiffres d’Eurostat, l’organisme chargé des statistiques à l’échelle de la communauté européenne, les demandes d’asile ont reflué après avoir atteint un pic en 2015 et 2016, avec 1,2 million de personnes venant chaque année chercher accueil en Europe en raison de leur situation personnelle (persécution due à la race, à la religion, à l’opinion) ou parce qu’elles fuient la guerre. Si, depuis, l’Italie, la Grèce et à présent l’Espagne, nouvelle porte d’entrée, ont enregistré davantage de demandes, la vague à l’échelle du continent a reflué. En France, les demandes sont également en hausse mais 27 % des dossiers ont abouti en 2018, en baisse par rapport à 2017 (30 %), selon les chiffres de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides). À noter que, sur l’ensemble de l’Union européenne, les ressortissants issus d’autres pays membres sont un peu plus nombreux que les non-européens (55 % contre 45 %).  Il n’en reste pas moins que les règles en vigueur en matière d’immigration constituent un sujet hautement inflammable entre partenaires européens.


Aides sociales « La fraude est massive »

Un Français sur sept, selon l’Insee, se trouve en situation de pauvreté, c’est-à-dire qu’il doit vivre avec moins de 1 000 euros par mois. Tous des « assistés », des « profiteurs », des « fainéants » ? Le non-recours aux prestations sociales est un phénomène plus important que celui de la fraude, même l’Assemblée nationale le reconnaît dans un récent rapport d’information : ignorance des aides existantes, complexité des démarches, choix de ne pas solliciter d’aides représentent plusieurs milliards (un peu plus de 10 milliards lors de la dernière étude officielle, qui remonte cependant à 2011) alors que, selon le Comité national de lutte contre la fraude, celle-ci s’élevait à 248 millions d’euros en 2015, dont 62 % pour le RSA et 21 % pour les aides au logement. À rapporter aux 13 milliards versés, cette année-là, pour le RSA et pour les APL… Toujours en 2015, la fraude fiscale « détectée » s’élevait quant à elle à 21,2 milliards. Sur ce sujet, la lecture du livre annuel d’ATD Quart Monde intitulé En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté pourra se révéler utile…


Liberté d’expression « On ne peut plus rien dire ! »

Une chaîne d’information continue (plus continue que réellement informative, cela dit) en a récemment fait le thème d’une émission spéciale : « Peut-on encore tout dire ? ». Quelques semaines plus tôt, la même chaîne accordait son antenne, intégralement, généreusement, à Eric Zemmour, prononçant un discours appelant ouvertement à « combattre l’invasion musulmane » ! En matière de censure, on a connu pire ; en matière de nuance aussi, certes… Au prétexte que l’époque serait plus attentive aux sorties sexistes ou racistes, on ne pourrait plus rien dire ? L’argument semble plutôt employé, par les auteurs de ce qu’ils nomment alors des dérapages avec un sens certain de la litote, pour masquer leurs fautes, et la petitesse de leurs arguments. On ne peut plus rien dire ? À une époque où Facebook et Twitter permettent à tout le monde de tout dire, dans un encouragement à l’hystérie collective, l’impression est surtout que l’on peut tout dire, y compris qu’on ne peut plus rien dire.