par Olivier Pierson

Deux hommes dans la ville, de José Giovanni

Sorti en 1973, Deux hommes dans la ville résonne comme un vibrant plaidoyer contre la peine de mort. Son metteur en scène, José Giovanni, qui échappa lui-même de peu à la guillotine, filme l’histoire d’un ex-détenu harcelé par un inspecteur de police bien décidé à le faire replonger. La séquence finale fait froid dans le dos

Quand on regarde Deux hommes dans la ville, on pense à la chanson de Michel Sardou, sortie trois plus tard (1976). Tirée de l’album La vieille, « Je suis pour » avait créé la polémique. L’interprète des Bals populaires avait alors été accusé de faire l’apologie de la peine de mort. Dans le film de José Giovanni, c’est tout le contraire. Il faut rappeler que cet écrivain prolifique, dont la plume fit les beaux jours du cinéma français, avait lui-même été condamné à mort, avant de voir sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, puis d’être gracié par le président René Coty. En réalisant Deux hommes dans la ville, l’ancien collabo sous l’occupation allemande montait en quelque sorte à la tribune pour dénoncer la machine judiciaire et les conditions de détention. Un peu comme si Mesrine s’était emparé de la caméra pour fustiger les tristement célèbres quartiers de haute sécurité. 

Difficile de ne pas être contre la peine de mort quand on a vu ce grand classique du cinéma hexagonal, âpre et cruel, porté par deux de ses plus célèbres figures. Gabin y incarne un éducateur social (Germain Cazeneuve) qui va prendre sous son aile un ancien taulard (Gino Strabliggi), campé par Delon. Après avoir purgé sa peine, son personnage est bien décidé à se réinsérer dans la société, trouvant même un emploi. Oui mais voilà, un grain de sable va venir enrayer les rouages de la réhabilitation. Un grain de sable qui a le visage d’un policier sadique, que l’on se prend vite à détester sous les traits du formidable comédien Michel Bouquet, qui sera tout aussi antipathique dans Le jouet de Francis Veber (1976). Il y a du Javert des Misérables dans cet inspecteur obsédé à l’idée de faire tomber le voyou qu’il a emprisonné, et dont il refuse d’imaginer la rédemption. À force d’être harcelé, les nerfs de l’ancien truand finiront par craquer. Il tuera le policier dans un accès de rage, avec pour conséquence de revenir à la case procès, synonyme de condamnation à mort. 

Les 10 dernières minutes de Deux hommes dans la ville sont insoutenables. On suit, la boule au ventre, le cérémonial qui conduit Delon à l’échafaud, dont la barbarie nous semble anachronique. Pas dans les années 70, où la guillotine imposait encore sa lame comme une loi d’airain. « J’ai peur », glisse le condamné à l’oreille de Cazeneuve, qui ne bronche pas, résigné et triste. Quand la guillotine apparaît devant Strabliggi, on mesure cette fameuse peur dans le regard de l’acteur, dont la beauté tranche avec l’horreur à venir. Puis Delon jette un dernier regard à Gabin. Leurs regards bleus se croisent, se parlent. L’effroi bute sur la désolation. Puis la chute du couperet

Un tournage orageux

C’est peu dire que le tournage de Deux hommes dans la ville n’aura pas été de tout repos. À commencer par le choix du comédien devant incarner l’éducateur. José Giovanni pense d’abord à Lino Ventura, qui déclinera l’invitation, au motif que le personnage du policier harceleur est trop « manichéen et pas crédible ». Le cinéaste se tourne alors vers Yves Montand, avec la même fin de non recevoir. La 3e tentative sera la bonne. Jean Gabin, qui songe à prendre sa retraite des plateaux de cinéma, accepte par amitié pour Giovanni, mais aussi parce qu’il apprécie Delon, avec lequel il a joué dans Mélodie en sous-sol et Le clan des Siciliens. Mais voilà qu’il menace de ne pas faire le film, après avoir appris que sa fille Florence va incarner sa fille à l’écran (le rôle sera finalement confié à Cécile Vassort). Il faut ajouter à ses ennuis de tournage une tension palpable entre Delon et le cinéaste au passé sulfureux, mais aussi l’intervention des coproducteurs italiens, qui demanderont à changer la fin du film, jugée trop sinistre. Giovanni refusera. Avec raison.

L.627 Bertrand TavernierL.627 de Bertrand Tavernier

À sa sortie en 1992, le long-métrage de Bertrand Tavernier s’était distingué par son côté réaliste. Avec cette plongée dans le quotidien d’une brigade de stups à Paris, le cinéaste avait en effet pris le parti d’éviter tout sensationnalisme. Jurant avec l’image conventionnelle de la police à l’écran, ce L.627 a fait le choix du dialogue, au détriment de l’action. À l’époque, le metteur en scène avait aussi misé sur une histoire sans vedettes, distribuant les rôles à des comédiens venus pour la plupart du théâtre, et que ce film révèlera au grand public (Philippe Torreton, Jean-Roger Milo, Didier Bezace…). L.627 se vit surtout à travers le regard du policier Lucien Marquet, en butte à un manque de moyens, mais aussi à la bureaucratie que génère l’institution policière et à l’incompétence de certains de ses collègues.

 

Classe tous risques Claude SautetClasse tous risques, de Claude Sautet

Sans doute un des meilleurs films de Claude Sautet. On parle ici de son premier, qui s’inscrit dans la veine des vieux polars à la française. Pour son grand baptême, le jeune cinéaste réunit à l’écran Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo, qui se fera connaître la même année (1960) avec À bout de souffle de Godard. Classe tous risques raconte la traque d’un truand (Ventura) recherché par la police, qui fera appel à d’anciens amis pour lui trouver une planque. Un seul acceptera de l’aider : Starks (Belmondo), un jeune voyou qui a une haute estime de l’amitié. Bâti sur un scénario de José Giovanni, qui finira par devenir réalisateur (Deux hommes dans la ville, Le Ruffian), ce film noir s’inspire de l’histoire authentique d’Abel Danos, un tueur à gages lié à la bande Bonny-Lafont pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Le Doulos Jean Pierre MelvilleLe Doulos, de Jean-Pierre Melville

Un an après Léon Morin, prêtre, Jean-Pierre Melville récidivait avec ce film adapté d’un roman de Pierre Lesou. Il retrouvait aussi Jean-Paul Belmondo, qui campe dans ce grand classique du film noir français un personnage (Silien) soupçonné d’être un indic. Ce dernier aidera Maurice (Serge Reggiani), un truand qui, à peine sorti de prison, s’est vengé en tuant l’assassin de sa femme mais a aussi volé des bijoux à un autre gangster. Ce polar, qui pavera la voie à d’autres chefs-d’oeuvre du cinéaste (Le Samouraï, Le Cercle rouge), a inspiré de nombreux metteurs en scène contemporains, de John Woo à Martin Scorsese, en passant par Quentin Tarantino, dont c’est le film de chevet. Au rayon des anecdotes, l’attaché de presse du Doulos était un certain Bertrand Tavernier, qui allait connaître une belle carrière de réalisateur lui aussi.

 

Police Python 357, d’Alain CorneauPolice Python Alain Corneau

Ne vous fiez pas au titre, qui pourrait faire penser à un film mettant en scène l’inspecteur Harry, immortalisé par Clint Eastwood. Il s’agit ici du 2e long-métrage d’Alain Corneau, qui réalisera deux autres films policiers par la suite (Série noire en 1979 et Le choix des armes en 1981). Pour Police Python 357, un polar sec et violent sorti en 1976, il avait fait appel à deux comédiens solidement installés : Yves Montand et Simone Signoret. L’histoire de ce film torturé est celle d’un commissaire, interprété par François Périer, qui va tuer sa maîtresse après avoir appris qu’elle voyait quelqu’un d’autre. Sauf que cet autre est un de ses hommes, à qui il va confier l’enquête, sans se douter que c’est ce dernier qui entretenait une relation avec celle qu’il a tuée. Et comme si cela ne suffisait pas, l’inspecteur chargé de résoudre l’affaire deviendra le suspect numéro un. Yves Montand est parfait dans ce rôle de flic traqué, tandis que Signoret s’avère émouvante dans celui de la femme du commissaire meurtrier, clouée dans un fauteuil. 

 

Le Clan des Siciliens Henri VerneuilLe Clan des Siciliens, d’Henri Verneuil

Sans aucun doute un des films cultes réalisés par Henri Verneuil, avec Mélodie en sous-sol (1963) et Mille milliards de dollars (1982). Le clan des Siciliens réunissait aussi pour la première fois (et la seule) un trio de monstres du cinéma hexagonal appartenant chacun à une génération différente. Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon sur la même affiche, faut avouer que ça avait de la gueule ! L’histoire débute avec l’évasion du truand Roger Sartet, incarné par Delon, qui a été arrêté auparavant par le commissaire Le Goff (Ventura). Il doit cette libération au fameux clan des Siciliens, dirigé par Vittorio Manalese (Gabin). Le gang mafieux a en effet besoin de lui pour réaliser un hold-up audacieux à Rome, où ils ont prévu de mettre la main sur une collection de bijoux royaux. Le clan des Siciliens réunit tous les ingrédients du film policier avec un braquage de grande envergure, un policier déterminé, des embrouilles entre mafieux et un peu d’amour pour édulcorer le tout. Du solide. Du Verneuil. 

 

Polisse, de MaïwennPolisse Maïwenn

Un des films sensation de l’année 2011. Un film coup-de-poing aussi que ce Polisse à l’orthographe malmené qui nous plonge dans le quotidien lourd et tendu des policiers de la Brigade de protection des mineurs (BPM). C’est après avoir vu un documentaire sur ce sujet que Maïwenn a décidé d’en faire un long-métrage, le deuxième après Le bal des actrices (2009). On y retrouve une large palette de comédiens, à commencer par le rappeur JoeyStarr, son compagnon à l’époque, pour qui la réalisatrice avait déclaré avoir monté ce projet. Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Devauchelle ou encore Emmanuel Bercot (qui a co-signé le scénario) sont quelques-unes des figures embarquées dans cette fiction s’inspirant du réel, avec entre autres joyeusetés des pédophiles et des parents maltraitant leurs enfants. Prix du jury à Cannes en 2011, Polisse a attiré plus de 2 millions de spectateurs en France. La scène finale est aussi inattendue que brutale. Mais on va en rester là, pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu.

 

Le juge Fayard dit le Shériff Yves BoissetLe Juge Fayard dit « le Shériff », d’Yves Boisset

Voilà typiquement l’exemple du film poil à gratter, dont on se demande s’il pourrait encore être réalisé aujourd’hui. Yves Boisset s’inspire en effet d’une affaire irrésolue, celle de l’assassinat du juge lyonnais Renaud, survenu deux ans plus tôt (1975). Le cinéaste avait fait appel aux comédiens Patrick Dewaere et Philippe Léotard, qui campent respectivement un juge et un inspecteur de police. Le juge Fayard dit « le shériff » raconte l’histoire d’un magistrat intègre et un peu tête brûlée qui enquête sur un réseau mêlant certains milieux politiques et économiques à une bande de malfrats appelée le gang des Stéphanois. Le long-métrage met en cause le Service d’action civique (SAC), une police parallèle créée par le général de Gaulle, accusée d’avoir commandité un braquage commis par le gang des Lyonnais. Succès critique et populaire, auréolé du prix Louis-Delluc, ce film nerveux fut longtemps un sujet qui fâche, en particulier dans la police et le monde de la justice.

 

Razzia sur la chnouf, d’Henri DecoinRazzia sur la chnouf Henri Decoin

Adapté d’un roman d’Auguste Le Breton, Razzia sur la chnouf traite d’un sujet rarement abordé à l’époque de sa sortie (les années 50). Ce grand classique de série noire explore en effet toutes les facettes du trafic de drogue, du vendeur au consommateur, et ses sinistres rouages. La bande annonce de l’époque annonçait d’ailleurs avec emphase « un document unique et sensationnel sur le monde le plus secret qui soit. » Ce polar à la française met en vedette Jean Gabin, qui avait connu le succès dans Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, sorti l’année précédente (1954). L’acteur domine les débats dans la peau d’un inspecteur infiltré dans le monde des trafiquants de drogue. Il donne la réplique à une belle brochette de comédiens (Lino Ventura, Marcel Dalio, Paul Frankeur, Magali Noël) dans ce film sans aucun temps mort qui grouille de personnages pittoresques. Razzia sur la chnouf se laisse toujours regarder avec plaisir, avec son atmosphère nocturne, celle des restaurants et clubs fréquentés par le milieu parisien.

 

À bout de souffle Jean Luc GodardÀ bout de souffle, de Jean-Luc Godard

Souvent décrit comme l’œuvre emblématique de la Nouvelle Vague, le premier film de Jean-Luc Godard a lancé la carrière de Jean-Paul Belmondo. Son duo avec Jean Seberg a marqué les esprits dans ce qui est devenu un classique du cinéma français. Sorti en 1960 – et à nouveau présenté dans les salles obscures le 28 octobre dernier dans une version restaurée – À bout de souffle mêle histoire policière et romance. Bébel y interprète un petit bandit, Michel, qui tue un gendarme dans une tentative de fuite, alors qu’il vient de voler un véhicule. Arrivé à Paris, il retrouve Patricia, une jeune étudiante américaine avec laquelle il a déjà eu une relation. Cette dernière finira par le dénoncer, pour le forcer à partir, alors que la police est à ses trousses. Il refusera et finira mortellement touché.

 

Le professionnel, de Georges LautnerrLe professionnel Georges Lautnerr

Gros succès de l’année 81 (plus de 5 millions d’entrées), avec La chèvre et Les aventuriers de l’Arche perdue, Le professionnel est à ranger au rayon des films typiques de l’âge d’or de Jean-Paul Belmondo. Débutant dans les eaux troubles de la Françafrique, cette adaptation d’un roman de Patrick Alexander (Mort d’une bête à la peau fragile) raconte la vengeance d’un agent des services secrets français (Beaumont), chargé d’aller exécuter un dictateur africain avant d’être lâché par ses commanditaires puis envoyé au bagne. S’il n’est pas un chef d’œuvre, souffrant notamment d’un scénario bâclé, Le professionnel reste un bon divertissement, servi par la musique entêtante d’Ennio Morricone et quelques scènes emblématiques, comme celle de l’hélicoptère à la fin, ou encore le face-à-face entre ce flic solitaire et le méchant Rosen, incarné par Robert Hossein. 

 

36 quai des orfèvres Olivier Marchal36 quai des Orfèvres, d’Olivier Marchal

Pour son deuxième long-métrage, l’ex-flic Olivier Marchal est allé puiser dans une affaire réelle – le gang des ripoux – qui ébranla le célèbre 36 quai des Orfèvres à la fin des années 80. Ce polar âpre et réaliste vaut beaucoup pour le face-à-face grand millésime entre Daniel Auteuil et Gérard Depardieu, dont les personnages sont diamétralement opposés sur le plan du caractère et de l’éthique. Ils campent deux cadors de la BRB (Brigade de répression du banditisme) et de la BRI (Brigade de recherche et d’investigation), en compétition pour arrêter un gang de braqueurs, avec pour carotte le poste convoité de directeur de la Police judiciaire. Sorti en 2004, 36 quai des Orfèvres s’appuie sur un solide casting, avec notamment André Dussolier, Roshdy Zem et Valeria Golino, la Ramada des deux Hot Shots !

 

La French, de Cédric JimenezLa French Cédric Jimenez

Hommage aux films policiers français des années 70-80, La French s’inspire de faits réels, plus précisément le bras de fer qui a opposé, à la fin des années 70, le juge Michel au parrain marseillais Gaëtan Zampa, avec la fin tragique que l’on connaît : l’assassinat du magistrat en pleine rue à Marseille, en 1981, sur sa moto, alors qu’il partait rejoindre sa femme et ses deux filles pour déjeuner. Pour ce long-métrage à l’esthétique soignée, qui a nécessité 14 semaines de tournage, le cinéaste marseillais avait recruté deux pointures du cinéma français, par ailleurs très proches dans la vie. En l’occurence Jean Dujardin, auréolé de son Oscar pour The Artist, et Gilles Lellouche, qui n’avait pas encore fait le grand saut dans la réalisation d’un long-métrage. Leur face-à-face est à l’image de La French, âpre et tendu, comme cette rencontre filmée sur les hauteurs de Marseille, même si elle n’a jamais existé. Dujardin s’avère très convaincant dans la peau de ce juge intrépide arrivé de Metz, tandis que le charisme de Lellouche donne encore plus d’épaisseur à son personnage sulfureux.