Bataille de Dunkerque – 24 mai au 4 juin 1940 © DR

Par Vincent Lanata, Ancien Inspecteur Général des Armées, Chef d’État-Major de l’Armée de l’Air (1991-1994)

Septembre 1939, la guerre est déclarée. En quelques jours, la Pologne est envahie, écrasée, humiliée, par une force mécanisée nazie qui utilise avec succès le couple char-avion : l’offensive allemande ne trouve en face d’elle que des unités mal équipées, qui chargent souvent à cheval avec une témérité et un courage qui forcent l’admiration.

La Pologne envahie, dépecée, le pacte germano-soviétique signé, la guerre à l’Ouest s’enlise de manière alarmante.

Le haut État major français campe derrière la ligne Maginot, cette ligne de fortifications particulièrement bien conçue et dotée de tous les perfectionnements, couvre notre frontière du nord-est du Rhin aux Ardennes. Elle représentait, à juste titre, aux yeux de l’État-major un obstacle infranchissable par une armée blindée.

La construction de ces  fortifications fut décidée après la guerre de 14-18 pour assurer la protection du territoire contre toute invasion venant d’Allemagne ; en regard de nos fortifications, les Allemands avaient eux aussi bâti une ligne de défense à peu près comparable appelée la ligne Siegfried.

Pendant la période qui va de septembre 1939 à mai 1940, les opérations à l’ouest se limitent à des escarmouches, à des coups de main sans grande importance ; cette période prendra le nom de « drôle de guerre ».

L’État major français avait conçu ses plans en se fondant sur une organisation qui aurait certainement été efficace en 1918, mais qui se révéla désastreuse en 1940 ; on n’avait en particulier pas compris le rôle que pouvait tenir une armée nouvellement arrivée : l’aviation française n’avait eu son indépendance, en tant qu’armée à part entière, qu’en 1934 et son emploi se bornait simplement à appuyer les forces terrestres. Or l’arme aérienne a pour mission première d’assurer la maîtrise du ciel et grâce à sa souplesse d’emploi d’agir rapidement à un endroit ou à un autre du front, soit en appui aérien au sol, soit pour se défendre contre des offensives aériennes, à une condition cependant : que son emploi soit centralisé et non éparpillé selon l’organisation des forces terrestres.

Le 10 mai 1940, coup de tonnerre !

Les forces allemandes passent à l’offensive, conformément à un plan d’opérations appelé Plan Jaune, surnommé aussi Coup de faucille ou plan Manstein du nom d’un maréchal de l’armée allemande  qui prévoit l’attaque de la Belgique et des Pays Bas en dépit de leur neutralité.

Le haut commandement français en la personne du général Gamelin pense que les Allemands renouvellent le plan Schlieffen des premiers jours de la guerre de 1914, qui avait vu les armées de Guillaume II déferler en Belgique pour ensuite prendre une route sud afin d’envelopper le gros des forces françaises situées plus à l’est et se diriger vers Paris.

En réalité, il s’agit d’une manœuvre très proche, mais qui comporte en plus une percée dans les Ardennes peu ou mal défendues.

Les Français et les Anglais se portent au secours de la Belgique : c’est la totalité du corps expéditionnaire britannique et le tiers des armées françaises qui font mouvement tombant ainsi dans le piège qui leur est tendu.

Pendant ce temps, les divisions blindées allemandes font une percée dans les Ardennes, rendant très vite dramatique la situation du groupe d’armées franco-britannique engagé en Belgique.

Nos moyens anti-char sont très insuffisants : les canons de 25 sont tractés par des attelages de chevaux, les éclats d’obus ou de bombes abattent les chevaux si bien que lorsque l’infanterie doit se replier elle doit abandonner ses canons faute d’attelages !

Les mouvements de nos troupes sont contrariés par l’action de l’aviation allemande et par les flots de réfugiés qui encombrent les routes.

En France, sur le plan politique, devant la déferlante et la désorganisation de nos forces, a lieu le 18 mai un profond remaniement ministériel : Paul Reynaud est à la Défense Nationale et à la Guerre, Philippe Pétain est Ministre d’État, vice président du Conseil, Édouard Daladier est aux Affaires Étrangères. À la tête des armées, Gamelin est remplacé par Weygand.

Le plan du haut commandement allemand est clair : encercler le groupe d’armées alliées de Belgique et les attaquer. Dés le 20 mai au soir, les divisions blindées allemandes qui ont percé à Sedan ont atteint la mer sur la côte du Pas de Calais terminant l’enveloppement des alliés.

Le 28 mai 1940, le roi des Belges, Léopold III, ne sentant plus ses forces en état de résister, demande l’armistice ; il lui est accordé une capitulation sans condition. Cette décision est critiquée, car l’armée belge forte de 600 000 hommes  aurait pu apporter une aide efficace au moins dans des combats retardateurs.

De leur côté, les Anglais, devant l’avance fulgurante des divisions blindées commandées par les généraux Guderian et Hoth décident unilatéralement et sans prévenir leurs alliés de se replier vers la côte pour être rapatriés vers l’Angleterre.

Poursuivant leur progression vers l’ouest, les Allemands prennent en tenaille les forces franco-britanniques qui se retrouvent prises au piège : acculées à la mer autour de Dunkerque, cernées au nord et au sud par les divisions allemandes. Les deux branches de la tenaille atteignent la mer du Nord et prennent au piège à Dunkerque plus de 400 000 alliés.

La bataille de Dunkerque commence le 20 mai, elle durera jusqu’au 4 juin, jour de la capitulation de la ville.

Paradoxalement, les armées allemandes arrêtent leur progression le 24 mai. Plusieurs interprétations sont données au sujet de cette décision : la première serait qu’Hitler voulant ménager la Grande Bretagne et préserver les chances d’une éventuelle paix séparée, lui aurait ainsi donné un délai pour lui permettre d’évacuer ses forces ; la seconde est que Von Rundstedt – le général allemand commandant toutes les armées engagées – craignant de trop étirer son flanc sud le mettant au risque d’une offensive alliée qui aurait coupé en deux ses forces, le prenant à son tour au piège, aurait décidé de faire une pause dans l’offensive afin de réorganiser son dispositif ; une troisième explication existe : ce serait celle selon laquelle Hitler en stoppant l’offensive aurait laissé le champ libre à Goering le second personnage du IIIème Reich  et chef de la Luftwaffe, l’armée de l’air allemande, pour qu’il détruise les forces alliées. Quoi qu’il en soit, c’est toujours Hitler qui, soit a décidé directement, soit a approuvé la décision de Von Rundstedt.

On pourrait se poser la question, en faisant de « l’Histoire-fiction », de savoir ce qui se serait passé si les Allemands, poussant leur avantage, avaient décidé de ne pas marquer une pause et d’écraser le corps expéditionnaire anglais, ce qui aurait été tout à fait dans leurs possibilités.

Quelle aurait été alors la réaction de l’opinion britannique ? Y aurait-il eu une crise politique majeure en Grande Bretagne ? Winston Churchill aurait-il pu demeurer premier Ministre ? Quoi qu’il en soit, le cours de la guerre en aurait été certainement changé.

En Grande Bretagne à la Chambre des Communes s’exercent sur Churchill, premier ministre nouvellement nommé, de fortes pressions politiques afin de le pousser à signer un armistice avec l’Allemagne, l’Italie se proposant de jouer les intermédiaires dans les négociations.

Malgré ces difficultés politiques, Churchill, en appelant à l’esprit de résistance, décide de poursuivre la guerre et lance l’opération d’évacuation de son corps expéditionnaire. L’opération prend le nom de Dynamo ; dans le réduit, les Français assurent la protection au sol des préparatifs de l’opération.

Sur les plages de la mer du nord, s’entassent dans un désordre indescriptible les troupes en attente de leur embarquement : la Royal Navy, la Marine Française, une foule d’embarcations se pressent le long des plages, sous les bombardements des Stukas et autres chasseurs allemands. La RAF assure comme elle le peut la défense aérienne de l’opération, au prix de la perte de plus de 150 appareils, après avoir abattu autant d’avions allemands. Les pertes sont sévères : lorsque l’on a embarqué sur un navire, on n’est pas sauvé, l’aviation rôde et envoie par le fond nombre de navires avec leur cargaison humaine.

Les Allemands reprennent leurs opérations à partir du 27 mai et les troupes françaises de la XIIème division d’infanterie se sacrifient en opposant une résistance farouche afin de protéger les opérations de rembarquement.

Après cinq jours, la totalité des troupes britanniques, 270 000 hommes, a été évacuée, ainsi que près de 100 000 Français.

La Marine a perdu 8 torpilleurs et contre-torpilleurs ainsi que 23 unités de moindre importance, la Navy a perdu un nombre identique de navires.

Dunkerque capitule le 4 juin.

Les troupes françaises, 37 000 hommes, restées sur place prennent le chemin de la captivité.

Ce mois de mai 1940 vit un désastre militaire qui sera très vite suivi par un désastre politique.

Le remplacement du commandant en chef Gamelin par le général Weygand, la chute du gouvernement n’eurent aucun effet sur l’échéance.

La France avait perdu la bataille de France parce que des chefs militaires incapables, nommés par un pouvoir politique aussi incompétent, n’avaient pas su préparer le pays. Pourtant, quelques officiers clairvoyants dont un certain Charles de Gaulle avaient tiré la sonnette d’alarme, mais que pouvaient-ils faire en face des vainqueurs de 1918 qui de ce fait détenaient la vérité ?

Pour se rendre compte de l’état de désorganisation dans lequel se trouvaient nos forces le 19 mai 1940, il suffit de parcourir les Mémoires du général Weygand lorsqu’il rend compte du voyage d’inspection qu’il se proposait de faire auprès des armées engagées dans le nord : « Les conditions déplorables dans lesquelles s’accomplit mon voyage me donnèrent une idée de la négligence qui régnait dans les armées ».

Marc Bloch dans son ouvrage L’Étrange Défaite écrit concernant cet épisode : « Ce furent deux adversaires appartenant à deux âges différents qui se heurtèrent sur nos champs de bataille. Nous avons en somme renouvelé les combats familiers de notre histoire coloniale, de la sagaie contre le fusil. Mais c’est nous, cette fois, qui jouions les primitifs ».

Extrait de l’ouvrage de Vincent Lanata,
Les jours de mai qui ont fait l’histoire de France
paru aux éditions Odile Jacob (Mai 2018)